Entravée par les nombreuses descentes de police, la pègre de Berlin décide de rechercher elle-même un tueur de petites filles. Le sadique, magistralement interprété par Peter Lorre, est trahi par une mélodie qu’il sifflait le soir du dernier crime, mélodie qui fait froid dans le dos du spectateur et que personne ne souhaite jamais entendre un soir dans une ruelle étroite.
1931. Les nazis s’inquiètent, persuadés que le premier titre du film «Les Assassins sont Parmi Nous», devait s’appliquer à eux. Pas d’équivoque en tout cas en 1933 dans Le Testament du Docteur Mabuse puisque Lang place des slogans nazis dans la bouche de son héros criminel. En cette même année, Hitler prend le pouvoir, Goebbels, ministre de la propagande, offre à Lang, à sa grande surprise, la direction du cinéma allemand, pour faire «LE film nazi». Lang cherche à le dissuader, lui expliquant que ses grands-parents maternels sont juifs. Goebbels lui répond: «Ce qui est juif, nous le déciderons» . Le soir même, Lang quitte Berlin pour Paris. Un an plus tard, il gagne les Etats-Unis où il fera l’essentiel de sa carrière. Fritz Lang, admiré par la Nouvelle Vague française des années 60, est un des plus grands metteurs en scène de l’expressionnisme allemand des années 20, un des plus grands artistes du XX ème siècle.
Pour son premier film parlant, Lang choisit de peindre la société allemande à l’époque de la République de Weimar et s’inspire pour cela de l’histoire vraie du vampire de Düsseldorf (qui s’attaquait aux prostituées et non aux enfants). C’est le mélange de deux techniques cinématographiques différentes qui procure une vraie force au film, Lang mêle en effet expressionnisme et réalisme. L’expressionnisme vise à donner le maximum d’intensité expressive à une œuvre, principalement grâce au décor et à l’éclairage. Dans M, cela se traduit par exemple par l’ombre inquiétante de Peter Lorre lorsqu’il séduit la petite Elsie Beckman, par la main gantée de noir du chef de la pègre se posant violemment sur la carte ou lorsque, traqué, une plongée sur la rue de la Caisse d’Epargne montre le maudit cerné par trois mendiants. Quant au réalisme, Lang expose la société allemande de l’époque telle qu’elle est, en décomposition, en décadence, un pays prêt à accueillir la dictature.
Le personnage du Maudit est rongé par la folie, il est «obligé», ne reprend conscience qu’après avoir exécuté ses crimes innommables. Pourtant, Fritz Lang humanise cet être en plein désarroi, principalement grâce à la force du jeu de Peter Lorre. Sa performance dans la scène finale du «procès» est exceptionnelle. Ce film dénonce la pègre, certaines associations qui feront éclore le parti nazi. Dans la parodie de justice qui clôt le film, le Maudit apparaît en victime, il implore la pitié mais se heurte à la froide incompréhension de la pègre qui représente la justice dans tout ce qu’elle a de négatif, celle-ci se substitue au pouvoir, cherche une victime expiatoire alors qu’elle est elle-même composée de hors-la-loi. On retrouvera ce thème de la justice par le peuple dans Furie, que Lang réalisera en 1936.
M le Maudit est un chef-d’œuvre, un classique qui marque une date importante dans l’histoire du cinéma. Une efficacité qui n’a pas vieilli, un thème hélas d’une permanente actualité.
Alexis