Chronique de... Brazil datant du 1er Décembre 2007:
Brazil
Présentation de Brazil, par Alexis:J'ai été un certain temps abonné à ce magazine original (auquel Terry Gilliam et Albert Dupontel collaboraient respectivement en tant que surréaliste en chef et réfugié artistique) et sans langue de bois, à l'image de cet article d'Alex Masson concernant la critique ciné à la télévision. Cet article, paru en décembre 2003, est sous certains aspects daté, certaines émissions citées ayant disparu, mais reste sur le fond très pertinent car finalement… rien n'a changé: la critique ciné à la télé n'existe presque plus ! De plus, sur les chaînes hertziennes, si l'on excepte la très bonne émission "Extérieur jour" tous les samedis sur Canal +, les émissions de cinéma de qualité sont devenues très rares.
Magazine Brazil
Situation critique
1977. Après quelques semaines de diffusion sur France 3, la version télévision du "Masque et la Plume", l'émission de France Inter est débarquée de l'antenne. On avait oublié de mettre des muselières aux critiques de cinéma, qui avaient conservé leurs habitudes de radio: ne pas se gêner pour dire ce qu'ils pensent. Y compris, et surtout, en mal des films. Résultat, le BLIC, association de producteurs de cinéma, a soufflé dans les bronches des responsables de la chaîne et décroché la suppression de l'émission. On peut donc dater assez précisément le décès de la critique de cinéma à la télévision.
Depuis plus de 25 ans, elle a laissé place à la promotion. Bien avant que les chaînes ne se mettent à formater les films en refusant de produire ce qui n'est pas "primetimisable", elles ont verrouillé tout discours critique non laudatif. Terminées les analyses de dix minutes d'Henry Chapier en fin de Soir 3 ; plus de moues pulpeuses de France Roche dans le journal de fin de soirée d'Antenne 2 du samedi soir. On les recyclera en analyste et en improbable vamp, aussi grossièrement que le cinéma sera maquillé en produit d'appel. Parler de cinéma à la télé aujourd'hui, c'est avant tout faire la vente à l'article, faire la retape à coup d'«il est beau, il est bien, mon film». Surtout ne plus dire ce que l'on pense ; noyer le poisson sous des questions ou des approches bateau. Echos surpris entre Pascale Deschamps de France 2 et l'attachée de presse dans les couloirs de l'hôtel où Kitano enfilait les interviews à la suite pour la promo de Zatoichi: "Au 13h, ils n'ont pas voulu quelque chose sur Gus Van Sant pour Elephant ; ce qu'ils veulent c'est des propos de mômes à la sortie des lycées sur la violence… Alors bon dans ce cas-là…". C'est sûr, il vaut mieux laisser le soin à Béatrice Schönberg de confondre deux fois Francis Veber et Jacques Weber, lors de la sortie de Tais-toi, ou à Bilalian de dire "Bonjour monsieur De Niro" à Al Pacino venu présenter Heat…
Isabelle Giordano, ancienne présentatrice du Journal du Cinéma, anime aujourd'hui Jour de Fête sur France 2.
La critique n'a pourtant pas démissionné de la lucarne. Au contraire ; si elle n'a rien à dire, elle s'y montre. Quitte à se vautrer dans le ridicule. Passons par décence sur une défunte réunion de membres de "Première" qui officiaient pathétiquement sur LCI, y faisant en douce la retape de leur vertu, pour se souvenir de l'inoubliable duo Jean-Pierre Lavoignat/ François Forestier et leur grand numéro de faux-dercherie dans "Allons au cinéma" sur Canal +, démontrant dans le cas de Forestier, plume acide du "Nouvel Observateur" qu'il n'observait plus vraiment d'éthique en roulant ses jugements acerbes dans du sucre, une fois en compagnie d'Isabelle Giordano. Qui fut finalement un des grands manques des multiples versions du "Journal du cinéma". Si Vérane Frédiani, qui le présenta le temps d'une saison, était particulièrement horripilante à force de gesticulations, elle aura eu le mérite de laisser passer de ci de là une opinion personnelle au travers de petites piques ou commentaires. Ce à quoi Laurent Weil a visiblement renoncé, sans s'être pour autant décidé entre être un Tatayet annonçant mécaniquement ses lancements ou marcher dans les traces des premières armes de Benjamin Castaldi roulant des mécaniques chez Michel Drucker, alors qu'il y fut bombardé critique sur demande de sa mère pour qu'il "ait un vrai travail". De quoi très raisonnablement penser que Weil serait plus à sa place en présentateur d'un quelconque "Loft Story" qu'à présenter "+ de cinéma". Heureusement pour ce roitelet, les sujets de l'émission sont régulièrement bien plus pertinents. Ce dont se contrefout TF1, en faisant croire que les bandes-annonces placées entre les deux films du dimanche soir ou les programmes courts sur les making-of financés par des sponsors comme Orange, sont de vraies émissions. Quant à M6, la tendance à la "peoplisation" a gagné depuis longtemps son émission cinoche, parallèlement à l'anonymat croissant des filles qui les présentent. Au point qu'on ne fasse même plus la différence entre Sandrine Quétier et Valentine Arnaud, clones mimant un propos formaté pour une cible djeun's. Face à tout ça, il y a la polyphonie du panel d'«On a tout essayé». Même de vouloir causer de cinoche, quand de temps en temps, le gang à Ruquier se mue en vox populi – reconnaissons-le, parfois avec un certain aplomb – autour de certaines sorties. Espérons juste que le chef de bande n'aura jamais la même idée que sur Europe 1, quand il appelait à la barre, l'odieuse et décatie Monique Pantel. Et Arte/ La 5e ? Faut-il rappeler qu'Ariel Wizman, qui anima des hebdomadaires sur l'une et une quotidienne sur l'autre, s'est souvent vanté en public de ne jamais aller au cinéma ?...
Pierre Zéni, présentateur de Bord Cadre, l'émission de Ciné Cinéma Premier.
Si la cause semble perdue pour le hertzien, on pensait trouver des restes d'esprit critique sur les chaînes du câble. Avant de se demander si la situation n'y est pas pire. S'il existe de très bonnes émissions sur le cinéma ("Les feux de la rampe", "Auteur auteur") sur les CinéCinéma, il faut savoir supporter "Bord Cadre". Qui en déborde très souvent, notamment lors des redoutables cabotinages de Pierre Zéni, maître de cérémonie de l'émission, ou de la chroniqueuse Marie Barraud, vendant obséquieusement des interviews de moins d'une minute, montre en main, donc plus courtes que ses interventions. Pas de quoi être fier non plus des vignettes multi-rediffusées sur ces chaînes, très majoritairement constituées d'EPK (Electronic Press Kit pour les non initiés: soit des sujets prémâchés par les majors companies) pires que ceux qui figurent en bonus des DVD, heureusement relevés de temps à autre par quelques commentaires pas dupes de Franck Vallières ou Pierre-Olivier Labbé. Et encore, même d'une rare impersonnalité, ces séquences sont préférables aux plateaux de Sophie Soulignac sur LCI, qui peine à lire un prompteur ; ou à la plus belle paire de Pipo et Mollo du registre, j'ai nommé Thierry Chèze et Patrick Fabre dans "Starmag" sur TPS Star. En décalque de leurs articles dans "Studio", ils n'ont qu'un seul point de mire: tout aimer. Jusqu'à rendre obsolète tout substantif qualificatif à force d'«a-do-rer» ou trouver «formidaaaable» le moindre film. Sur MCM, Linda Lorin s'en tire un peu mieux, sans pour autant pouvoir s'émanciper de l'aspect "voix de son maître" de la ligne éditoriale de la chaîne confirmée par un autre programme utilisant les bandes-annonces pour faire sonner la timbale dorée d'un N° de téléphone surtaxé, histoire de "gagner" des T-shirts ou des casquettes… Quant à la bulle de résistance que fut Elisabeth Quin dans "RDRG" sur Paris Première, elle a éclaté quand Quin préféra officier à l'écrit dans "Marie-Claire" ou "Elle" pour des papiers aux airs de Cancan…
Michel Field, ancien présentateur de Comme au cinéma sur France 2.
On a failli oublier la grande affaire de la rentrée: le remplacement de Frédéric Lopez par Michel Field à la tête de "Comme au cinéma" sur France 2. Qui aurait mieux fait de s'intituler "Comme à la télé", puisque celui qui sait être facétieux pour traiter des livres sur Paris Première a décidé ouvertement d'écarter l'aspect critique de l'émission. Du coup, on se retrouve à voir Thierry Colby raconter combien il est en colère d'avoir crotté sa veste lors du dernier festival de Deauville (authentique !), Sarah Lelouch expliquer que combien c'est super cool de voir Stomy Bugsy faire des samples du Scarface de De Palma pour son nouveau single, ou qu'elle a pas vu Bad Boys II, mais que ça doit être super hypra cool parce que y'a Will Smith dedans… Finalement, on aurait mieux fait d'oublier…
Et s'il n'y avait pas quelques îlots pas encore submergés par des impératifs économiques, capables de traiter en longueur et avec un réel à-propos – comprendre, d'avoir du fond – le cinéma ("Ubik" sur la 5e, "Tracks" sur Arte, "S.O.D.A." sur TV5, et ici et là d'inattendues bonnes surprises sur les télés locales et certaines régionales de France 3), on aurait presque envie de prolonger une fameuse phrase de Godard: «au cinéma on lève les yeux, à la télé, on les baisse». En ce qui concerne la critique de cinéma, la télé les aurait-elle définitivement fermés ?
Alex Masson