Chronique de... Studio datant du 1er Mai 2007:
Studio Magazine
Présentation du magazine Studio par Alexis:Studio, en avril 2007, interviewait le grand Steven Spielberg. A la question: "Durant ces vingt dernières années, si vous ne deviez garder qu'un seul film réalisé par un autre metteur en scène, quel serait-il ?", il répondait: "Probablement Pulp Fiction. Il contient une telle richesse d'émotion et de plaisir… Il a représenté le sommet du cinéma indépendant ; il a ouvert la voie à de nombreux jeunes réalisateurs qui ont pu soudain montrer qui ils étaient. J'ai vu Pulp Fiction autant de fois que Le parrain. C'est dire…"
Studio magazine est né en 1987 et vient donc de fêter ses vingt ans. Suite à l'écriture de la critique de Pulp Fiction (mise en ligne sur ce site en mars), je me suis rappelé d'un ancien numéro de cette revue de cinéma dans lequel figurait un très intéressant dialogue entre Bruce Willis et John Travolta. La rencontre se déroule en mai 1994, le lendemain de la projection de Pulp Fiction à Cannes, quelques jours avant la réception de la Palme d'Or. Avant Pulp Fiction, ils n'avaient partagé l'affiche que d'un seul film: dans Allô maman, ici bébé, Willis doublait la voix du bébé de Travolta !
John Travolta et Bruce Willis
Studio: C'était déjà étonnant de vous voir l'un et l'autre dans Allô maman, ici bébé mais ça l'est tout autant de vous rencontrer ensemble dans un film de Quentin Tarantino qui, a priori, ne correspond pas vraiment à votre univers. Comment avez-vous été impliqués dans Pulp Fiction ?Bruce Willis: C'est tout simplement mon agent qui m'a fait parvenir le scénario. J'avais vu Reservoir Dogs que j'avais trouvé brillantissime, mais je ne connaissais pas Quentin personnellement. En fait, c'est vraiment la qualité exceptionnelle du scénario qui m'a tout de suite donné envie de jouer dans Pulp Fiction. Dès la première lecture, c'était pour moi comme une évidence: je voulais être dans ce film, quel que soit le personnage qu'on m'offrirait, car à l'époque, je savais que d'autres comédiens avaient déjà été choisis. Je n'ai pas hésité une seule seconde. J'ai pris rendez-vous avec Quentin et je lui ai dit ceci: "je suis prêt à jouer le rôle que tu voudras, si tu m'en crois capable." Quentin est l'un des raconteurs d'histoires les plus doués que j'ai jamais rencontrés. Il n'aurait signé que le scénario de Pulp Fiction, c'était déjà formidable. Alors, qu'il ait su ensuite le mettre en scène aussi brillamment, c'est à dire en multipliant la puissance des mots par l'image, c'est tout à fait exceptionnel. Extraordinaire.
John Travolta: Pour moi, les choses se sont passées un peu différemment. En fait, je n'avais pas vu Reservoir Dogs à sa sortie, et je l'ai découvert parce que Quentin avait fait part à mon agent de son désir de me rencontrer. On s'est donc donné rendez-vous et là, Quentin m'a déclaré qu'il avait toujours été un de mes fans. On a passé ensemble une journée très agréable à discuter de tout et de rien, mais sans vraiment envisager une quelconque collaboration. Et puis, six mois plus tard, il m'a proposé le scénario de Pulp Fiction. Pour être tout à fait franc, je ne croyais pas beaucoup que cela puisse aboutir, mais quoi qu'il en soit, j'étais très flatté qu'il pense à moi.
Studio: Pourquoi pensiez-vous que cela n'aboutirait pas ?
John Travolta: Simplement parce que, comme vous le disiez tout à l'heure, ce n'était pas a priori mon univers.
Studio: Est-ce que, justement, votre entourage a tenté de vous mettre en garde, l'un et l'autre, contre le risque que cela pouvait représenter pour votre image ?
Bruce Willis: Non, pas vraiment. Pourtant, un jeune réalisateur qui signe son deuxième film, surtout si le premier a eu du succès, est souvent particulièrement vulnérable. Mais Reservoir Dogs avait révélé un tel talent que le risque ne semblait pas si important.
John Travolta: Et puis, Quentin sait être tellement persuasif qu'il était impossible de ne pas se laisser embarquer… (rires). Mais ce que dit Bruce est très juste, le talent de Quentin était déjà reconnu par tout le monde à Hollywood, Oliver Stone avait acheté l'un de ses scénarios (Tueurs nés), Tony Scott venait de faire True Romance, des producteurs tournaient autour de lui… C'était assez facile de lui faire confiance.
Bruce Willis: Et ça a été encore plus facile une fois que le tournage a débuté. Il était clair que ce que Quentin avait en tête était quelque chose de beaucoup plus ambitieux que la simple exécution du script. Il aurait très bien pu se contenter d'une mise en scène propre et moderne et le film aurait parfaitement tenu la route. Mais il a délibérément mis la barre beaucoup plus haut en inventant des images aussi personnelles que novatrices et que je trouve éblouissantes. Et puis vous savez, Quentin adore travailler avec les acteurs, ce qui ne fait que renforcer le climat de confiance. Ce qui m'a vraiment impressionné, peut-être parce que j'y suis particulièrement sensible, c'est l'attention qu'il porte aux plus petits détails, un geste, une intonation, une expression presque imperceptible. On a passé énormément de temps à soigner chaque détail. Ce film en est bourré, je suis sûr qu'on peut le revoir cinq fois d'affilée et découvrir encore des choses qui nous avaient échappé. Et ça, c'est l'un des plus beaux cadeaux qu'un cinéaste puisse faire à son public.
Le grand réalisateur Quentin Tarantino
John Travolta: Quentin est lui-même acteur (il joue d'ailleurs un petit rôle dans Pulp Fiction) et il est vrai qu'il porte aux comédiens une immense affection. C'est une qualité qui n'a rien à voir avec son talent, il existe de très grands cinéastes qui n'entretiennent pas de telles relations avec leurs acteurs. Quand on travaille avec Quentin, on a vraiment le sentiment d'être le meilleur acteur du monde et c'est une sensation fabuleuse. En parlant de certains films que j'avais faits, Quentin m'a dit des choses très précises sur mon travail que personne ne m'avait jamais dites jusque-là. Il voit tout et sait parfaitement analyser. Son attitude vis-à-vis des acteurs est un mélange d'amour, d'attention et d'admiration, et c'est très stimulant. Avec lui, on est poussé naturellement à toujours aller plus loin. Un acteur, à partir du moment où il est professionnel et consciencieux, est pratiquement toujours capable de livrer une bonne performance, même lorsqu'il se sent haï par le metteur en scène. Mais quand on se sent aimé et encouragé, comme c'est le cas avec Quentin, je vous assure qu'on se met à fleurir littéralement. Cela arrive très rarement. Pour ma part, je n'ai connu cette sensation qu'avec trois metteurs en scène. Quentin, Altman et De Palma. Tous trois vous font une confiance absolue et vous laissent l'espace nécessaire pour la plus libre des créations.
Bruce Willis: La confiance qui unit un acteur et son metteur en scène est quelque chose d'intangible. On n'en prend conscience que lorsqu'elle existe. Sur le tournage de Pulp Fiction, cette confiance était, comme l'a dit John, absolument totale. A chaque prise, je demandais à Quentin si c'était ça qu'il voulait, s'il en voulait plus, s'il en voulait moins, s'il souhaitait autre chose. C'est à travers ce dialogue créatif que se construisent les grands films.
Bruce Willis dans Pulp Fiction
Studio: Au-delà de sa qualité formelle, l'une des caractéristiques de Pulp Fiction est l'extrême violence de certaines scènes. Cette violence vous a-t-elle posé un problème en particulier ?
Bruce Willis: En ce qui me concerne, pas du tout, mais ce n'est pas le cas de John…
John Travolta: Oui, c'est vrai. Parce que mon point de vue sur la violence n'est pas le même que celui de Quentin. D'ailleurs, dès la première discussion que j'ai eue avec lui à propos de Pulp Fiction, je lui ai tout de suite demandé comment il comptait filmer certaines scènes. Je tenais en effet absolument à ce que la violence ne soit pas gratuite et que je puisse adhérer au message final du film. En ce sens, il m'a plutôt rassuré, mais je dois avouer que, malgré tout, pendant le tournage, je craignais un peu un dérapage. J'ai fait confiance à Quentin et, après avoir vu le film hier soir, je ne le regrette pas. La morale de Pulp Fiction est parfaitement claire de ce point de vue: les criminels perdent à la fin et la drogue n'inspire personne… Même si j'admire le brio de Reservoir Dogs, je ne sais pas si j'aurais accepté d'y jouer, car la violence y est utilisée de façon beaucoup plus ambiguë. La violence ne me gêne pas lorsqu'elle s'inscrit dans un genre de divertissement, comme les films de Schwarzenegger ou certains qu'a fait Bruce. C'est une violence de bande dessinée. Mais lorsqu'elle devient réaliste, comme dans Reservoir Dogs, je ressens un certain malaise.
Bruce Willis: A tort ou à raison, je ne crois pas que la violence contenue dans un film puisse pousser quiconque à devenir violent, et ce que montre Quentin dans ses films n'est que le miroir de notre société, spécialement celle que l'on connaît à Los Angeles. Cette ville est loin d'être un royaume pacifique où l'on s'aime les uns les autres et où chacun prend soin de ne blesser personne. Quentin fait des films violents parce qu'il vit dans un monde qui l'est encore plus. Je n'ai jamais vu de film d'une violence comparable à ce que l'on a pu observer au Rwanda, où des centaines de milliers de personnes se sont faits massacrer à la machette. C'est l'une des pires atrocités de ce siècle, et pourtant les gens continuent de penser: "C'est horrible, mais la vie continue". La seule manière de changer les choses, c'est de laisser parler notre cœur et d'agir en conséquence. Je ne crois pas qu'un film puisse y changer quoi que ce soit.
John Travolta: Je n'en suis pas si sûr. Par exemple, quand je regarde un film porno, je ne peux m'empêcher d'être excité. De la même façon, je me demande si en voyant un film extrêmement violent, le spectateur n'est pas poussé malgré lui à le devenir. Encore une fois, je ne parle pas des films de divertissement, mais de certains films très réalistes, profondément ancrés dans le quotidien et où la frontière entre le spectacle et l'incitation est très floue. Cette violence-là a un effet pervers, qui n'a rien à voir avec les images atroces qu'on peut voir dans les journaux télévisés, car elle a été filmée afin d'être délibérément séduisante. C'est la raison pour laquelle, avant de m'engager sur un film violent, j'ai besoin de discuter de la finalité du projet. Je suis très pointilleux là-dessus. J'estime qu'on ne peut pas tout se permettre.
Bruce Willis: Tu sais, on ne change pas les gens si facilement. Ceux qui sont violents continueront de l'être. Ceux qui ne le sont pas le resteront, et ce n'est pas un film qui les transformera. Si un être humain change, c'est en puisant à l'intérieur de lui-même, pas à l'extérieur. Regarde ce qu'il se passe entre nous: on est devenus amis et pourtant, je ne pourrai jamais te faire changer.
John Travolta: Changer peut-être pas, mais tu peux m'influencer. Si on passe quelques jours ensemble et que tu te trouves dans un état dépressif, il y a de fortes chances que je le devienne à mon tour. Au contraire, si tu es heureux, je le serai aussi. On est forcément sensible à ceux qui nous entourent. Même si les gens ne changent pas intrinsèquement, on peut arriver à les influencer. Je suis bien placé pour le savoir puisque j'ai influencé une nation, voire la planète toute entière à l'époque de La fièvre du samedi soir. Alors ne me dis pas qu'on ne peut pas influencer les gens. Je l'ai fait ! Evidemment, on ne transforme pas un lion en agneau, ni un agneau en lion, mais on peut rendre l'agneau agressif et apprivoiser le lion. Je crois aux influences et à leurs contagions.
Travolta sur la piste de danse dans Pulp Fiction
Bruce Willis: Ce sont les désaccords qui font tourner le monde, comme on dit… (Rires). Juste un exemple: si quelqu'un peut me montrer un OVNI, j'y croirai. De la même manière, si l'on me donne un seul exemple d'un spectateur qui a commis un acte de violence après avoir vu un film violent, je changerai définitivement d'avis.
John Travolta: Il existe plein d'exemples !
Bruce Willis: Mais qui te dit que ces actes de violence n'auraient pas été commis de toute façon ?
John Travolta: Peut-être, mais quand même, dans ma vie, je sais que j'essaye d'éviter les mauvaises influences et de m'entourer d'une atmosphère positive… Quoi qu'il en soit, je reconnais qu'une utilisation intelligente de la violence peut être tout à fait bénéfique au cinéma. Le film le plus violent que j'ai vu de ma vie, et qui selon moi est sans doute le film le plus important de ce siècle, c'est La liste de Schindler. C'est le film le plus fabuleux que j'ai jamais vu, mais cela aurait pu aussi être le film le plus ignoble. Ce que Spielberg y montre est l'époque la plus atroce qu'ait connue l'histoire de l'humanité, mais il en fait quelque chose de positif: il a montré l'horreur pour qu'elle ne se reproduise plus. La violence est un élément important du cinéma, encore faut-il qu'elle soit utilisée à des fins intelligentes.
Bruce Willis: Là, je reconnais, tu as raison. L'un des films les plus perturbants que j'ai vus, c'est Henry, portrait of a serial killer (de John McNaughton, sorti en 1991). C'est l'histoire d'un psychopathe qui n'a absolument aucun respect pour la nature humaine. Il tue n'importe qui sans raison. Le film est assez violent, mais j'ai longtemps cherché à savoir pourquoi il m'avait mis à ce point mal à l'aise. J'ai fini par trouver: à la fin, le tueur n'est pas arrêté. Ce qui laissait à penser que l'on peut parfaitement commettre les crimes les plus odieux en toute impunité.
Studio: Pour en revenir à Pulp Fiction que vous avez découvert pour la première fois hier soir lors de la projection officielle, qu'est-ce qui vous a le plus surpris dans ce film ?
Bruce Willis: Le fait que l'espèce de magie qu'on a tous sentie pendant le tournage se retrouve à l'écran. Il se dégage de ce film un climat très difficile à définir, une espèce de réaction chimique aussi rare qu'inattendue. Et c'est comme s'il n'y avait eu aucune déperdition entre l'intention et le résultat. Sur le tournage, par exemple, je m'étais appliqué à interpréter un personnage très vulnérable. Or, lorsque j'ai vu les scènes que j'avais avec Maria de Medeiros hier soir, j'ai retrouvé cette vulnérabilité intacte.
John Travolta: C'est drôle que tu dises ça, parce que j'ai eu exactement le même sentiment…
Bruce Willis: Même si j'ai travaillé en ce sens, je n'avais jamais espéré que Quentin parvienne à saisir à ce point cette fragilité. Il y a des moments de tendresse dans le film qui m'ont vraiment bouleversé, comme jamais je ne l'avais été auparavant en voyant l'un de mes films.
John Travolta: J'ai été frappé de voir à quel point Quentin s'était mis au service des personnages. Il en épouse constamment les points de vue. La scène du restaurant avec Uma Thurman, en particulier, est admirable. Il a vraiment tout filmé à travers le regard de nos deux personnages et lorsque la serveuse, sosie de Marilyn, apparaît, on a vraiment l'impression que c'est la vision irréelle d'un type complètement défoncé. C'est comme une montée d'héroïne, on est emporté dans un état de semi-conscience.
Bruce Willis: Pour moi, cette scène est la partie la plus bizarre du film. J'ai été complètement désorienté. Je croyais même que c'était ma vue qui dérapait. J'aurais voulu fermer les yeux à cet instant pour faire une pause mais je me suis dit: "Waou ! Je suis vraiment pris, là."
John Travolta: Ce qui est impressionnant, c'est que Quentin est très très proche des acteurs pendant le tournage, mais qu'il sait également décider tout seul le point de vue qu'il faut donner à chacun des personnages. Fellini était un peu comme ça, il avait cette faculté de changer de perspective selon les scènes et les personnages. C'est ce qui permet d'éviter tous les clichés et de réussir un film à la fois riche et subtil. Certaines scènes de Pulp Fiction sont vraiment hallucinantes. En fait, pour être franc, je n'ai qu'une seule envie: retourner voir le film… (Rires).
Bruce Willis: Et moi donc… (Rires).
Propos recueillis par Christophe d'Yvoire