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Chronique de... la revue Positif datant du 1er Avril 2006:

Revue Positif

revue_positif_juillet_2003

 

Présentation du magazine Positif par Alexis:

La revue Positif, déjà présentée sur ce site à l'occasion d'un article sur le générique, retrace à la fois l'actualité et l'histoire du cinéma. Positif comprend des entretiens, des critiques, des articles divers sur les techniques, l'historique, les pays… et un dossier de vingt à trente pages sur un sujet particulier. Positif, c'est également un magazine où les rares publicités présentes ont toujours trait au cinéma. Dans la rubrique "Présences du cinéma: Hommage" du numéro de mars 2006, Jean-Pierre Berthomé nous invitait à replonger dans la carrière de cette grande actrice qu'était Shelley Winters.

 

Shelley Winters
Shelley Winters
(1920-2006)


Le bonheur était pour les autres

 

Shelley Winters, qui vient de disparaître à 85 ans, n'est jamais devenue la vraie star hollywoodienne qu'elle avait rêvé d'être. Tant mieux pour nous, à qui elle laisse une filmographie fertile en rebondissement inattendus.
Née  dans une famille de juifs émigrés d'Ukraine polonaise, elle se fait brièvement remarquer à Broadway et est bientôt invitée à tenter sa chance à Hollywood. Après le faux départ, en 1943, d'un contrat pour Columbia qui ne débouche que sur des figurations anonymes, elle rejoint en 1947 Universal sur l'insistance de Cukor qui la veut dans Othello. Au contraire des publicistes de Columbia, il lui refuse maquillage et garde-robe sexy pour en faire la petite serveuse émouvante de banalité qu'étrangle un comédien obsédé par son rôle. Mais  Universal  la confine à son tour dans des emplois standardisés de chanteuse de cabaret, de maîtresse de gangster ou d'héroïne de western dans des films de deuxième ordre.

Les années 50 lui permettent de prolonger son personnage d'Othello.Celui d'une petite Américaine moyenne, ni belle ni laide, qui rêve d'une autre vie et se laisse fasciner par l'aventure qui s'offre à elle. Dans le fébrile Menace dans la nuit de John Berry, elle est la modeste employée qui ramène chez elle un dangereux gangster. Dans Une place au soleil de Georges Stevens, la petite ouvrière qui meurt d'avoir été l'obstacle au riche mariage de son amant. Elle meurt encore dans Le Grand Couteau d'Aldrich, starlette alcoolique qu'on a décidé de faire taire, et elle est assassinée dans La Nuit du chasseur de Laughton, où son interprétation mêle admirablement sensualité robuste, médiocrité des aspirations et fascination pour le beau parleur qui lui promet une autre vie. Les mêmes caractères qu'on retrouve dans La Peur au ventre de Stuart Heisler  où elle trouve un de ses meilleurs rôles, celui d'une pathétique taxi-girl partagée entre Jack Palance et Lee Marvin.

Avec les années 60, les portraits virent à la caricature, et les jeunes femmes désemparées cèdent la place aux matrones encombrantes (Le Journal d'Anne Frank, Stevens), aux maquerelles (Un coin de ciel bleu, Guy Green), aux épaves alcooliques (Détective privé, Jack Smight) et aux veuves énamourées (Alfie le dragueur, Lewis Gilbert). Winters a définitivement basculé dans les seconds rôles, mais elle s'en empare avec une "bravura " qui les rend souvent inoubliables. Le grotesque, déjà, n'est pas loin, qui exige de solides metteurs en scènes pour ne pas verser dans le kitsch. Témoin son époustouflante prestation dans Lolita, où Kubrick contrôle au millimètre ses débordements de vulgarité et d'hystérie en mère de l'héroïne.

Dans les années 70, Winters connaît le sort réservé à bien d'autres gloires vieillissantes. On en connaît les étapes…Le passage dans les productions fauchées de Roger Corman  (Bloody Mama) pour y croiser Robert De Niro et la génération montante. Les réunions d'anciennes vedettes autour d'un meurtre (What's the Matter with Helen? De Curtis Harrington). Les exils en France (Le Locataire de Polanski) ou en Italie (l'admirable Un bourgeois tout petit, petit de Monicelli). Et parfois la superproduction où même les rôles secondaires sont tenus par d'anciennes vedettes (L'Aventure du Poséidon de Ronald Neame). Lui restent aussi, heureusement, les rôles de mères juives dont –retour à ses origines- elle se fait à un moment une sorte d'exclusivité (Next Stop, Greenwich Village de Paul Mazursky).

Nulle n'a mieux incarné que Shelley Winters la face obscure du matriarcat américain, des jeunes innocentes qui entravent les mâles aux veuves plantureuses gigotant du croupion, en passant par les mères abusives qui émasculent leur fils et rivalisent avec leurs filles. Toutes des perdantes un peu minables ou ridicules. On ne se souvient qu'avec plus d'émotion de l'humanité dont elle a toujours su les doter.

Jean-Pierre Berthomé


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