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Chronique de... la revue Positif datant du 1er Mars 2006:

Revue Positif

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Présentation du magazine Positif par Alexis:

Créée en 1952, Positif est une revue mensuelle de cinéma à laquelle je suis abonné. Elle présente une vision éclectique du cinéma et est dotée d'une excellente réputation. En 2005, le Variety International Film Guide la qualifie comme étant "de loin la meilleure revue de cinéma d'Europe". Dans la rubrique "Chantier de réflexion" du numéro de février 2006, Alexandre Tylski nous proposait un article sur le générique au cinéma en analysant sa position, ses fonctions et son histoire.

 

Positif

Le générique au cinéma


Regard sur un "lieu fantôme"

Ab initio, un constat s'impose, le générique au cinéma a été trop peu étudié et débattu. L'histoire du générique (ses diverses facettes économiques, politiques et narratives, ses nombreux créateurs et graphistes de l'ombre, et ses multiples et passionnantes esthétiques) reste éludée ou marginalisée. "Logique", lanceront certains, le générique est la marge au cinéma, douane inévitable des identités et des lois. Mais la marge n'est-elle pas souvent indicatrice et révélatrice, pleine de traces et d'espoir ? Et n'est-elle pas le plus proche terrain qui sédimente les beaux ouvrages et les belles épopées ?

 

Sujet non identifié

Pour bien saisir le manque d'études sur le paysage des génériques, il suffit de jeter un œil aux titres de travaux universitaires (une poignée seulement dédiée au générique), aux titres de livres (à peine une demi-douzaine de recueils écrits dans le monde), aux articles (quelques rares pépites en plus de cent ans) ou aux thèmes de sites et de forums Internet (quelques témoignages et quelques sites officiels anglo-saxons). Si la quantité ne fait certes pas tout, nous sommes quand même encore loin du minimum syndical. Le générique serait-il le fantôme des films ? Un sans domicile fixe abandonné ? Un "non-fragment" du film devant lequel on bavarde, parfois, et devant lequel on part, souvent ? Un curieux paradoxe se trame en tout cas depuis plus de cent ans: le générique est à bien des égards un lieu occulté, non identifié (et même non signé), alors qu'il se base à priori, et par nature, sur l'identification et la reconnaissance des institutions, des individus et des signatures. Un bien ironique destin. Mais aussi, peut-être, un bon chantier de réflexion.
Que cache ce manque d'intérêt théorique, critique et cinéphile pour le générique ? Pouvons-nous mettre ce manque sur le compte d'un préjugé selon lequel le générique serait pour l'essentiel le fragment administratif des films, leur emballage bêtement nominatif et légal ? Cela viendrait-il d'une banalisation du générique, à l'image d'un panneau dans une ville ? Serait-ce indirectement la trace d'un secret mépris (ou d'un effondrement) des identités ? Ou la télévision et Internet qui se joueraient trop quotidiennement des frontières ?
Et si le manque d'intérêt et de connaissance autour du générique de film n'était en fait qu'une longue et profonde carence "d'éducation au générique" ? Il ne s'agirait pas alors de porter l'unique "faute" sur les divers passeurs de la culture cinéma, mais, plus raisonnablement, de nous rappeler à nouveau la nature toujours dense, touffue et insaisissable du cinéma. Impossible à domestiquer et à explorer pleinement (et ce, en dépit de sa relative fraîcheur), le cinéma possède encore des éléments incontournables, rouages peu abordés, à l'instar de notre orphelin sujet.
Pourtant, le générique cinématographique est relativement facile à définir pour nombre de cinéphiles: "instant" liminaire du film où s'inscrivent entre autres à l'image (ou au son parfois), au début et/ou à la fin du film, noms et fonctions (producteurs, réalisateurs, interprètes, techniciens, etc.). Beaucoup d'amoureux du cinéma savent par ailleurs apprécier certains génériques (redécouverts en particulier dans les fameuses introductions hitchcockiennes ou à travers la série des "James Bond" et des "Panthère rose"), ou citer quelques noms de réalisateurs spécialisés dans le générique – le new-yorkais iconoclaste Saul Bass arrivant invariablement en tête des votes.

 

De grands créateurs…

Rappelons une autre évidence: il n'y a pas que Saul Bass (ou Maurice Binder) qui ait conçu et révolutionné le générique des films. Une pléiade de pionniers truculents et autant d'expérimentateurs doux dingues, hommes et femmes, jeunes ou âgés, fourmillent derrière les plus beaux génériques de ces cent dernières années. En effet, si les génériques créditent parfois à l'écran de grands noms et de belles naissances, les génériques eux-mêmes ne viennent pas au monde par une immaculée conception.
Un écossais émigré au Canada, répondant au nom de Norman McLaren, n'a-t-il pas écorché et réinventé le générique animé dès les années 1930-1940 ? Plus tard, en France, Jean Fouchet et Tito Topin n'ont-ils pas apporté leur style et leur ironie aux génériques colorés de films signés de Broca, Oury, Mocky, Chabrol ou Yanne ? Car, malgré les a priori régnant sur la question, les français, et les européens de façon générale, n'ont pas à rougir face aux meilleurs graphistes du générique américain. Et aujourd'hui encore. D'ailleurs, de nombreux génériques inventifs ont vu le jour en France, notamment dans les années 1930 et 1940, bien avant les défis lancés par Saul Bass. L'homme de théâtre Sacha Guitry cultiva le générique parlé (présentant lui-même son film dans Le Roman d'un tricheur, 1936), tandis que le poète Jean Cocteau écrivait à la craie le générique d'ouverture de La Belle et la Bête (1946).
Néanmoins, des batailles décisives pour légitimer et explorer les possibles du générique ont été remportées par les créateurs américains. Tout d'abord, il convient de noter l'importance de David Ward Griffith qui, au temps du muet, imposa son nom de cinéaste à l'écran dès les années 10. Si le réalisateur est aujourd'hui crédité comme l'auteur principal du film, cela n'était pas le cas dans les premiers temps du cinématographe, où seul le producteur ou la maison de production avait droit de cité. Le revers de la médaille a été l'excès répété d'appropriation des films par une même personne, au détriment des autres créateurs. Une grève du syndicat des scénaristes américains régula fort heureusement les dérives du générique dans les années 30. Une autre forme de détournement du générique apparut aussi quand certains noms ne devaient pas figurer à l'écran pour des raisons politiques. Ainsi en va-t-il, en France, des génériques mensongers ou, disons, pseudonymes de la Continental, et, aux États-Unis, des génériques de films produits sous le maccarthysme où les noms d'artistes désignés par la "liste noire" devaient être "éliminés" des crédits.
Combien de grands créateurs ont été (et sont toujours) minimisés dans les génériques, ou littéralement écartés et effacés de la carte ? Car être crédité au générique d'un film ne relève pas simplement d'une signature au bord d'une fiche administrative ou d'un acte typologique; il s'agit bel et bien d'une reconnaissance artistique fondamentale et d'une appartenance au monde et à l'histoire. Combien de génériques de films anciens pouvons nous décrypter ? Quelle est leur part de vérité ? Et combien y a-t-il d'oubliés ?
A ce propos, le nom des créateurs de génériques n'ont eu le droit d'apparaître à l'image que dans les années 50, sous l'influence du duo Otto Preminger et Saul Bass. A l'instar de la lutte de Griffith pour la revendication du statut de créateur, une vraie petite révolution est née lorsque les graphistes à l'origine des génériques de films ont pu être identifiés en tant que tels. Nombre de ces créateurs méritaient au moins une mention, si ce n'est la mention "très bien". Parmi eux, Pablo Ferro, cubain de naissance, est l'auteur du générique sarcastique de Docteur Folamour (1964), célébré par le maître Kubrick en personne. Wayne Fitzgerald et Dan Perri sont les auteurs méconnus, mais pourtant attitrés, des élégants génériques des films (depuis les premiers jusqu'aux plus récents) de Martin Scorsese et Francis Ford Coppola. Et dans la jeune génération, il est impossible de ne pas évoquer les génériques éclatants de Randy Balsmeyer pour les films de Spike Lee, de Jim Jarmusch et des frères Coen. Comment ignorer les génériques colorés de Juan Gatti pour Pedro Almodovar ? Ou les propositions graphiques de Kyle Cooper depuis son générique pour Seven (1995) ? Ou encore Robert Dawson, véritable "auteur" des génériques savoureux de Tim Burton ?

 

Cultiver un champ d'interrogations...

Si l'on admet qu'il existe de vraies personnes à l'origine des génériques (qui plus est, de grands graphistes), une question légitime se pose par ailleurs: un générique peut-il être considéré comme une œuvre d'art ? (En particulier quand des cinéastes tels que Cocteau, Godard ou Gilliam s'investissent à renouveler l'aspect poétique du générique.) Mais il est tout sauf aisé de répondre à cette question: d'une part, elle soulève des notions esthétiques et philosophiques complexes (l'œuvre, l'originalité, la signature, etc.); et, d'autre part, elle peut sembler prématurée parce que le générique de cinéma en tant que domaine d'étude n'en est qu'au défrichement.
Pourtant, le débat mérite d'être nourri: il nous permettrait de nous demander pourquoi certains metteurs en scène ne cherchent pas, a priori, à donner de l'importance au générique (Bergman, Allen, Pialat…). Le débat permettrait également de continuer à réfléchir sur la fragmentation analytique des œuvres. La musique, une fois isolée du film, peut-elle être considérée comme une œuvre à part entière ? Et qu'en est-il du scénario d'un film ? Ou bien encore: à vouloir trop disséquer et tronçonner les films en entités et en catégories, ne finirait-on pas par dénaturer le cinéma ou lui nuire ?
A l'heure actuelle, un certain nombre d'enseignant(e)s utilisent volontiers le générique d'ouverture des films pour faire réfléchir leurs élèves. En quoi le générique annonce-t-il ou non, résume-t-il ou non, le film à venir ? Quelle esthétique employer ? Quelles différences entre le début et la fin du film ? Quelles sont les différences entre les incipit en littérature ou en théâtre et les ouvertures filmiques ? Sans oublier un vrai travail pédagogique autour des logos des sociétés de distribution cinématographique. Qu'est-ce qu'un logo au début d'un générique ? Est-ce une marque ? Pourquoi ce logo est-il détourné au début de certains films ? En particulier ces dernières années ? Vouloir subvertir un logo en tout début de film, est-ce que cela sous-entend quelque chose de la part du réalisateur ? Cela ne raconte-t-il pas déjà une histoire ? En outre, cela relève-t-il toujours d'une forme de résistance ?...
Quoi qu'on puisse en penser, le générique cinématographique est potentiellement un formidable outil d'exploration du cinéma, de son histoire esthétique et de ses rouages économiques. En ce sens, plusieurs initiatives ont été prises pour mettre en lumière ce "lieu fantôme" (qui n'en est pas un, sauf à vouloir considérer les noms défilant à l'image comme autant d'ombres identitaires et de signatures parfois disparues). Mais, avant d'être un lieu du film, le générique est d'abord une grande histoire, et c'est cela que l'historien David Peters a voulu cultiver en 1999, à San Francisco, en créant "Design Films", première organisation non commerciale exclusivement destinée à recenser et à penser les génériques de films. Une initiative si importante que nous nous étonnons encore qu'elle soit née il y a à peine sept ans, et qu'aussi peu de spécialistes en aient même seulement connaissance.
Mais l'essentiel reste peut-être d'engager un réel engouement cinéphile autour du générique de cinéma, une discipline à transmettre aux jeunes adultes et qui n'en est qu'à ses débuts: par exemple dans les cours académiques à Carl Arts (Valencia, Californie), ou bien à l'ESAV (Toulouse II, France). Par ailleurs, nous venons de mettre en place en France la première base de données Internet consacrée au générique de film*, comprenant des historiques, des analyses et des entretiens inédits, ainsi que des ressources bibliographiques internationales et des fiches biofilmographiques consacrées à une quarantaine de créateurs de génériques illustres mais souvent inconnus. Les fantômes méritent notre attention !

* Le site "Générique & Cinéma" est disponible à cette adresse: http://www.generique-cinema.net

Alexandre Tylski

 


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