Chronique de... Marie-Claire datant du 15 Juin 2006:
Marie-Claire
Présentation de Marie-Claire par Ryad:
Le cinéma italien a connu son âge d'or et quelques réalisateurs aujourd'hui tentent de le faire revivre. Malgré qu'il ait fait rêver, pleurer et émerveiller des générations entières, le cinéma italien reste assez méconnu du grand public. En tout cas, ceux qui l'on connu ne peuvent s'empêcher de dire la main au coeur "ah le cinéma italien !".
C'est donc avec grand plaisir que nous vous proposons aujourd'hui la chronique de Marie-Claire Branco, qui va tenter de nous brosser un petit historique du cinéma italien à travers quelques grands classiques.
Faisant partie de la promo de Science Po 2005-2006 à l'Arsenal, c'est là que j'ai connu Marie-Claire. Mais ce n'est qu'en fin d'année que j'ai appris sa passion pour le septième art italien. Marie-Claire semble même avoir été "socialisée" par le cinéma italien !
Après quelques réticences au départ, elle a décidé de nous faire partager ses connaissances et sa vision des choses et on sent qu'elle y a mis du coeur !
Toute petite, mes parents m'ont initié au cinéma italien et me l'ont fait aimer. A chaque période de ma vie j'ai pu ainsi découvrir de multiples films qui m'ont beaucoup marquée pour plusieurs raisons. Ces films sont devenus pour moi des références sur le point cinématographique, culturel, psychologique et sont quelque part le reflet d'une philosophie de la vie, celle de l'Italie à travers le regard de réalisateurs talentueux, d'un XX ème siècle marqué par des luttes sociales et idéologiques. Alors pourquoi me suis-je tant intéressée à ce cinéma souvent méconnu des cinéphiles ? D'autant plus qu'écrire aujourd'hui sur ce dernier pourrait sembler chose futile, voire inutile, puisque les grands professionnels du cinéma français prétendent assurément que le "cinéma italien est mort". Et pourtant ce cinéma est bien vivant, allant jusqu'à représenter la 6 ème industrie cinématographique mondiale. Mais surtout il faut savoir qu'après guerre et cela pendant 30 ans, le cinéma italien est le seul à rivaliser avec les grandes productions hollywoodiennes. Il va marquer la culture cinématographique et influencer de nombreux professionnels du cinéma. Ainsi Martin Scorsese réalisa un documentaire sur les films italiens qui ont marqué son esprit et influencé son travail. A ce titre il me semble légitime de rendre à César ce qui est à César, à savoir un hommage, une reconnaissance à cet art italien. C'est pourquoi je vous propose dans cette chronique de découvrir l'historique de ce cinéma, afin de mieux comprendre ce qui a fait son succès mais aussi, l'apparition de la crise de 1976 qui dura une vingtaine d'année. Puis je tenterai de mettre en relief les films que je vous recommande.
Les grandes étapes du cinéma italien
La période faste d'après guerre
D'origine sicilienne, Martin Scorsese raconte que dès son enfance, le cinéma italien de l’immédiat après-guerre a nourri son apprentissage et son amour du cinéma. De Roberto Rossellini à Federico Fellini, de Vittorio de Sica à Luchino Visconti, "Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma italien" offre de très larges extraits des plus beaux films du cinéma italien et rend un vibrant hommage à un cinéma d'une grande simplicité, d'un esthétisme et d'une poésie inégalés.
Dvd Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma italien.
Après la libération le cinéma italien a su se développer et s'organiser. Il a produit des chef-d’œuvres incontournables. C'est la période faste du néoréalisme qui dura une vingtaine d'années de la fin des années 1950 à la fin des années 1970 et qui marqua toute une génération de réalisateurs et de cinéphiles de par le monde (la nouvelle vague en France, le Free Cinema en Angleterre, Le Cinema Novo au Brésil). C'est durant cette période que l'Italie a damé le pion au cinéma américain, raflant des prix dans les plus grands festivals internationaux. Ce cinéma a su résister à l'arrivée de la télévision et s'est enrichi avec la prolifération du film de genre qui s'est consolidée pendant les années 50. Policier, Western, Fantastique, Cape et Epée viennent seconder la comédie italienne, assurant au pays des recettes extraordinaires. Nombreux sont les écrivains à venir se joindre au travail d'écriture (Moravi, Pasolini, Pratolini, Scotellaro...). La décade située entre 1952 et 1968 peut être définie comme l'âge d'or du cinéma italien, de par sa qualité artistique, son prestige international ou sa puissance économique. C'est ce cinéma là qui a régné avec ses grands réalisateurs (Comencini, Germi, Monicelli, Risi, Scola, Antonioni, Visconti, Fellini, Rossellini,) ses vedettes masculines (Gassman, Manfredi, Mastroianni, Sordi, Tognazzi,) et féminines (Gina Lollobrigida, Sophia Loren, Silvana Mangano).
La crise de 1976
Que s'est-il donc passé dans les années 1970 ? Tout d'abord, les grands réalisateurs issus de la période précédente disparaissent (De Sica et Germi en 1974, Pasolini en 1975, Visconti en 1976, Rossellini en 1977). En quatre ans, l'Italie perd ainsi ses plus grands créateurs. Le 28 juillet de 1976, un arrêt de la Cour Constitutionnelle déclare inconstitutionnel le monopole de la RAI, la télévision publique italienne, en matière de transmission télévisée. A la suite de cet arrêt, Silvio Berlusconi commence par créer au sein de sa société la FININVESTI, une branche dévolue au secteur de l'audio-visuel: Reteitalia. Des centaines de petites chaînes locales vont naître, prospérer ou mourir dans tout le pays. Pour fidéliser leur public, ces chaînes vont privilégier le cinéma à la télévision. Tous les moyens sont bons pour récupérer (parfois clandestinement) des films sans se soucier le moins du monde du cinéma et de ses créateurs. Ainsi en moins de dix ans, le nombre de salles de cinéma sera divisé par deux. Mais la privatisation de Berlusconi n'est pas la seule cause. Le cinéma italien s'est quelque peu endormi sur ses lauriers en ne renouvelant ni les créateurs, ni l'industrie cinématographique en général. De plus, la crise pétrolière et les séries d'attentats terroristes frappant le pays n'encourageaient nullement les gens à sortir se distraire au cinéma. A cette époque, seuls quelques films marquent (Corpo d'Amore de Carpi en 1973 ; Je suis un autarcique de Nanni Moretti en 1976 ; Berlinguer ti voglio bene de Bertolucci en 1977).
La stagnation des années 80
Les années 80 vont être les plus difficiles pour le cinéma italien et cela pour deux raisons principales. La première, la chute vertigineuse du nombre de spectateurs dans les salles de projections pour les raisons évoquées précédemment (un climat de crise et de peur ainsi qu'une pléthore de films à la télévision) et la perte de parts de marché du cinéma italien. La deuxième est l'état de délabrement dans lequel la Gaumont Italie a laissé l'industrie cinématographique italienne, après son départ de la péninsule. Bien sûr, il y a eu une série de réalisateurs qui apparaissent dans les débuts des années 80 (Verdone, Benigni, Troisi), mais cela ne suffisait pas. Tout comme l'arrivée de Gaumont, sous la direction de Toscan du Plantier qui pourtant a permis la production de bien des oeuvres (les dernières grandes oeuvres de Fellini comme E la nave va en 1983, Ginger e Fred en 1985, mais aussi d'autres productions comme Identification d'une femme d'Antonioni en 1982, Henri IV, le roi fou de Bellocchio en 1984 et Le Dernier empereur (de Chine) de Bertolucci en 1987, La Terrasse d'Ettore Scola en 1980, La Nuit de Varennes en 1982 et Le Bal en 1983, du même auteur. Ainsi, si d'un point de vue quantitatif, le cinéma italien a connu une chute vertigineuse de la production et de la fréquentation, d'un point de vue strictement artistique, le renouvellement était bien présent.
Le renouveau des années 90 ?
Si la décennie qui a précédé a été celle des salles vides et des constatations amères, les années 90 vont être à la fois celles de l'abattement et du défaitisme, mais également celles du renouveau et de l'optimisme. La reconnaissance va venir d'Hollywood qui va récompenser de jeunes réalisateurs comme Tornatore en 1990 pour Cinéma Paradiso, Salvatores en 1992 avec Mediterraneo, Troisi et Radford en 1995 pour Le Facteur et bien sûr, Benigni en 1999 avec La Vita è bella (La Vie est belle).
L'excellent Roberto Benigni !
Quelques prix à Cannes également comme pour Moretti Journal intime en 1994. Le festival de Berlin fit de 1991 une année faste pour le cinéma italien avec des récompenses pour Ferreri (La Maison du sourire), Bellocchio (Autour du désir), Tognazzi avec Ultra. Enfin la Mostra de Venise décerna un Lion d'Or au film d'Amelio pour Mon frère en 1998. Mais toutes ces reconnaissances ne doivent pas faire oublier la pauvreté de la production cinématographique que connaissait le pays à cette époque. De plus, le cinéma perdait Ugo Tognazzi en 90, Fellini en 93, Mastroianni en 96, De Santis et Ferreri en 97. Cependant le cinéma italien a su montrer un nouveau visage en affirmant de nouveaux et jeunes réalisateurs comme Gianni Amelio, Bernardo Bertolucci, Roberto Benigni et Nanni Moretti.
Les films à découvrir ou redécouvrir
Il y a tellement de films que j'ai aimés et que j'aimerais vous faire découvrir… mais pour cela il me faudrait plus qu'une simple chronique ! J'ai donc sélectionné ceux qui me paraissent méconnus et qui pour moi sont pourtant incontournables en essayant de les classer par thème.
Les films à caractère historique
1900 (Novecento) de Bertolucci (1976)
Résumé: Au milieu de l'été 1900, deux garçons naissent le même jour sur les terres des Berlinghieri, dans la région de l'Émilie: Alfredo (Robert de Niro), le petit-fils du patron, et Olmo (Gérard Depardieu), celui du métayer de la propriété. Les deux enfants se lient d'une amitié sincère, grandissent ensemble, courent les mêmes filles. Mais la mort de leurs grands-pères respectifs et l'aube d'une nouvelle ère éloignent les deux amis: c'est le début des coopératives paysannes, la grande grève agraire de 1908, mais également la naissance du fascisme. Séparés par leur rang social, les frères ennemis sont entraînés dans les bouleversements du XX ème siècle.
Avis: C'est un film long (5h25) en deux épisodes. Mais un film bouleversant avec des images fortes (parfois très dures) et un scénario poignant où l'on s'attache très vite à la vie des personnages. Un film qui ne laisse certainement pas indifférent et qui m'a énormément marqué. Je le conseille en priorité.
Le Bal (Ballando Ballando) d’Ettore Scola (1983)
Résumé: Des hommes et des femmes se retrouvent dans une salle de bal construite dans les années 30. Grâce à des photos et de la musique, ils se souviennent du passé. Cinquante ans de l'histoire vont défiler sous l'égide de la danse: Le Front populaire, la Guerre de 40, la Libération, Mai 68...
Avis: Le film est muet et la scène se déroule dans une même et unique pièce, celle d'une salle de bal. A priori la tâche semble difficile pour le réalisateur. Pourtant c'est avec brio que Scola nous entraîne dans les plus grands moments de notre siècle. Le Bal nous offre un somptueux voyage dans le temps et évoque la société française à travers la musique et la danse, du Front populaire aux années 80. Comme un album photo qu'on feuillette, dont on tourne les pages, qui enivre, émeut, et amuse. Un film intemporel, un hommage à la musique et au cinéma muet réalisé de main de maître.
La famille (La famiglia) d’Ettore Scola (1987)
Résumé: Patriarche d'une grande famille romaine, Carlo, 80 ans, se souvient de son existence... Il voit le jour au début du XX ème siècle et grandit auprès d'un père artiste peintre, d'une mère cantatrice et de ses trois tantes excentriques. Après la Première Guerre mondiale, Carlo tombe amoureux d'une pianiste, Adriana mais épouse finalement la soeur de celle-ci, Béatrice...
Avis: Une très jolie histoire sur la vie d'une famille qui pourrait être la nôtre. Le couloir de l'appartement symbolisant le temps qui passe. Coup de coeur pour la B.O !
La Nuit de San Lorenzo (La Notte di San Lorenzo) des frères Taviani (1982)
Résumé: Une femme raconte à celui qu'elle aime la tragique nuit qu'elle a vécue le 10 août 1944 à San Miniato, quand un groupe de femmes, d'hommes et d'enfants refusèrent l'ordre des allemands de se rassembler dans la cathédrale de la ville, et formèrent une caravane en quête de liberté alors que se préparait un massacre général.
Avis: Tout comme 1900, ce film est bouleversant par ses images et son thème grave de la Seconde Guerre mondiale et du fascisme. La musique est très appropriée au film.
Les films à caractère social
La terrasse (La Terrazza) d'Ettore Scola (1980)
Résumé: Quelques quinquagénaires, issus du monde de la presse et du cinéma, se réunissent sur une terrasse romaine autour d'un somptueux buffet. Désabusés, ils évoquent leurs angoisses personnelles: Enrico est un célèbre scénariste en pleine crise de créativité (Jean-Louis Trintignant), Amadeo (Ugo Tognazzi) produit à contrecoeur des films d'avant-garde et se sent méprisé par sa femme, Luigi (Mastroianni), journaliste, tente de reconquérir la sienne...
Avis: Une belle fresque sur toute une génération de «68ards» et sur leurs désillusions. Beaucoup d'humour, fidèle à la comédie à l'italienne. De grands acteurs sont à l'affiche.
Journal intime (Caro Diario) de Nanni Moretti (1994)
Résumé: 1er acte: Nanni aime à rouler, l'été, dans les rues désertes de Rome, d'un quartier à l'autre, interrogeant des passants. Sa plus grande joie, danser dans un bal populaire. Parfois, il s'arrête pour voir un film. 2 ème acte: Nanni est à la recherche d'un coin tranquille pour écrire, il pense le trouver à Lipari, chez son ami Gerardo. Mais l'île, envahie par les estivants, est trop bruyante. 3 ème acte: Nanni vient d'être opéré d'une tumeur cancéreuse au poumon. Auparavant il avait absorbé tant de médicaments, suivi tant de traitements, sans guérir du prurit qui lui pourrissait l'existence, qu'il n'a plus désormais, qu'une confiance limitée dans la médecine.
Avis: Nanni Moretti nous parle dans ces trois chapitres de son "Journal intime" que d'une seule chose: lui-même. Mais en parlant de lui seul, il nous renvoie à nos propres réalités, limites, désirs. C'est un film très amusant.
Les Cent pas (I Cento Passi) de Marco Tullio Giordana (2000)
Résumé: Cinisi est une petite ville sicilienne coincée entre la montagne et la mer. Proche d'un aéroport, elle est une plaque tournante du trafic de drogue. La Mafia y règne en maître, et le père du jeune Peppino Impastato en est l'un des pontes. Pour son fils, il a de grandes ambitions: Peppino sera l'un des chefs du milieu, quand son heure viendra. Mais Peppino ne l'entend pas ainsi. Ce monde n'est pas pour lui, et il ne veut pas en faire partie. Le silence, les mystères et les morts qui l'entourent éveillent sa méfiance. Devenu adolescent, à la faveur des événements de 1968, Peppino va aller à l'encontre de cet ordre établi grâce aux débuts des radios libres.
Avis: Un film très très émouvant sur l'histoire vraie de Peppino Impastato, jeune opposant à la mafia dans les années 70 dont on fit peu cas à l'époque. Giordana a construit ici un film nostalgique sur la fin des années 70, sur les luttes politiques et sur l'engagement, fait de débats et de révoltes plus que de révolution. Une époque révolue où engagement politique rimait avec culture classique, où chaque jeune était conscient de son rôle dans la société et préoccupé par son avenir de façon active et réfléchie. Un film à voir et à revoir !Marie-Claire
Sources:
Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma italien, un film de Martin Scorsese.
Jean-Claude Mirabella, Le cinéma Italien d'aujourd'hui (1976-2001), Gremese, p.124.
www.italianculture.net/francais/cinema.html