Chronique de... Le Monde datant du 15 Septembre 2006:
Journal Le Monde
Présentation du Journal Le Monde, par Ryad:
Déja présenté, le quotidien français Le Monde, dirigé par Jean-Marie Colombani, est un journal très sérieux et de qualité. Côté cinéma, il faut néanmoins signaler que les articles publiés ne sont souvent pas approfondis et ne font pas l'objet d'une analyse fondée sur une connaissance cinématographique suffisante. Les journalistes se contentent la plupart du temps de faire un portrait autobiographique de certains grands noms du cinéma, en citant les films qui sont en rapport avec l'acteur ou le réalisateur...
Aujourd'hui, deux mois après la mort du réalisateur français Gérard Oury, nous vous présentons un article paru dans l'édition du Monde du 22 juillet 2006, c'est-à-dire, deux jours après la mort du roi de la comédie française de l'époque.
Gérard Oury
(1919-2006)Gérard Oury, la France qui rit au cinéma
Le cinéaste, mort jeudi 20 juillet, à l'âge de 87 ans, a connu un phénoménal succès avec « Le Corniaud » et « La Grande Vadrouille ».En l'espace de deux films qui figurent parmi les inoubliables succès du cinéma français, Le Corniaud et La Grande Vadrouille, Gérard Oury sera devenu, au cours des années 1960, le roi incontesté de la comédie hexagonale. Et l'on pense d'abord à ces succès au moment de sa mort, survenue jeudi 20 juillet, dans sa maison de Saint-Tropez, à l'âge de 87 ans.
Gérard Oury, peu avant sa mort...
Les hommages qui pleuvent vont tous dans ce sens. Le président de la République, Jacques Chirac, salue un « maître du rire et de la bonne humeur » alors que Jack Lang, l'ancien ministre de la culture, place Oury « à la première place du panthéon du cinéma populaire de haute qualité ».
Les deux grands succès de Gérard Oury, Le Corniaud, en 1964, et La Grande Vadrouille, en 1966, sont l'oeuvre d'un homme qui a déjà passé la quarantaine et qui a une longue et éclectique carrière derrière lui. Né Max-Gérard Houry Tannenbaum, le 29 avril 1919, à Paris, dans un foyer intellectuel et artiste - sa mère est journaliste à Paris Soir, son père est un violoniste classique -, il s'oriente d'abord vers la carrière d'acteur. Après avoir suivi les cours de René Simon, il entre au Conservatoire d'art dramatique en 1938, en compagnie de Bernard Blier et de François Périer.
La date n'en est pas moins fort mal choisie pour qui s'appelle Tannenbaum et entend se destiner à la notoriété publique. Réfugié en Suisse, à Genève, il y poursuit vaille que vaille sa carrière de comédien. A la Libération, on le retrouve tant au théâtre (dans Les Vivants, d'Henri Troyat, donné en 1945 au Vieux-Colombier) qu'au cinéma, où Jacques Becker lui donne sa chance dans Antoine et Antoinette (1948).
C'est entre théâtre et cinéma qu'il naviguera jusqu'à l'orée des années 1960, multipliant les rôles pour le grand écran, notamment dans La Belle que voilà (1949), de Jean-Paul Le Chanois, La nuit est mon royaume (1951), de Georges Lacombe, La Fille du fleuve (1954), de Mario Soldati, La Meilleure Part (1955), d'Yves Allégret, ou encore Le Dos au mur (1958), d'Edouard Molinaro.
En 1959, il réalise le premier de ses dix-sept films, La Main chaude, une étude de moeurs dont il cosigne le scénario avec Jean-Charles Tacchella et Jean-Charles Pichon. Suit La Menace, une adaptation des Mariolles, de Frédéric Dard, réalisée un an plus tard, laquelle précède le premier succès public obtenu par Le Crime ne paie pas (1962).
Inspiré des bandes dessinées de Paul Gordeaux parues dans le quotidien France-Soir, le film réunit notamment Michèle Morgan (qui partage la vie de Gérard Oury à partir de 1960), Edwige Feuillère, Danielle Darrieux et Pierre Brasseur. Son succès permet au réalisateur novice qu'est encore Oury de se consacrer à sa nouvelle carrière et de peaufiner, aux antipodes de la noirceur cultivée jusqu'alors, le film qui le propulsera au faîte de la gloire.
Ainsi naît Le Corniaud, qui réunit au cours d'un voyage mouvementé en Italie la grande vedette du moment, André Bourvil, et un obscur aspirant comique, rencontré sur le tournage du Crime ne paie pas, répondant au nom de Louis de Funès. Précédé d'une fâcheuse réputation (prolongation du tournage, producteur courant à la ruine), le film inaugure contre toute attente la constitution d'un duo comique dont la performance antagoniste - le gentil garçon issu du populo et le bourgeois atrabilaire et teigneux - va faire des étincelles.
Les entrées du Corniaud atteignent le chiffre record de plus de 9 millions, et bouleversent en même temps la hiérarchie des comiques français en faisant du sidérant de Funès la durable coqueluche des zygomatiques de France et de Navarre. Deux ans plus tard, il permet à la fine équipe qui s'est constituée (outre Oury, le producteur Robert Dorfmann, le coscénariste Marcel Jullian et les deux acteurs) de repasser les plats au cours de cet autre voyage, dans l'espace mais aussi le temps cette fois, qu'est La Grande Vadrouille.
Rejoints par la fille du cinéaste, Danièle Thompson, qui participe à son écriture, ces braqueurs de la comédie populaire s'apprêtent à décrocher la timbale, en entraînant à leur suite sur ce coup fumeux plus de 13 millions de spectateurs lors de sa sortie en salles (sans compter les multiples diffusions à la télévision). Ce film a d'ailleurs occupé la tête du box-office pendant plus de trente ans, détrôné seulement en 1998 par le Titanic de James Cameron. Au total, les six films les plus populaires de Gérard Oury ont attiré plus de 50 millions de spectateurs.
Avec La Grande Vadrouille naît la super-production comique. Elle aura, jusqu'aux Visiteurs et autres Taxi, beaucoup d'émules. L'extrême ingéniosité du plan consiste à maintenir la même dichotomie entre les membres du tandem, mais à les faire malgré tout jouer ensemble contre plus méchant qu'eux.
Dans l'imaginaire collectif de le France des années 1960, où l'histoire de la collaboration n'a pas dit son premier mot, ces méchants sont servis comme sur un plateau par l'Histoire : c'est l'armée d'occupation « teutonne ». De Funès en chef d'orchestre, et Bourvil en peintre en bâtiment, la défient avant de la défaire par le rire, sacrifiant à la mythologie nationale des deux visages antagonistes de la France envers et malgré tout unis contre l'oppresseur.
Par delà le talent des auteurs du film et de son partenaire, il apparaît clairement qu'avec De Funès quelque chose vient de bouger dans la typologie d'une comédie nationale jusqu'à présent centrée sur l'art du dialogue. L'acteur n'y réintroduit pas seulement une présence corporelle insolite. Il y fait prévaloir, bien au-delà, l'élasticité surréelle d'un visage qui n'a plus rien d'humain, un enfièvrement du débit qui ravale le langage au rang d'accessoire inepte, une énergie rageuse, absurde et destructrice qui rappelle la grande époque du burlesque. De Funès, en un mot, fait passer au rire français la frontière de la décence et de l'intelligibilité, pour renouer avec ce que celui-ci a, fondamentalement, de terrifiant. Ne serait-ce que pour avoir admirablement su servir ce génie comique, Oury restera dans l'histoire du cinéma.
C'est avec un bonheur inégal qu'il tentera par la suite de renouveler la fructueuse recette du duo comique. La présence de De Funès permet encore de sauver l'essentiel, que ce soit aux côtés d'Yves Montand dans La Folie des grandeurs (1971) ou d'Henri Guybet dans Les Aventures de Rabbi Jacob (1973), qui confine encore à un franc délire sur fond de chaude actualité moyen-orientale.
L'association de Pierre Richard et Victor Lanoux dans La Carapate (1978) trahit en revanche l'essoufflement de la formule, et plus essentiellement la perte de vitesse du cinéma de Gérard Oury face aux forces montantes du comique français, cultivées dans les arrière-cours post-soixante-huitardes du café-théâtre avant de s'incarner triomphalement à l'écran, à l'image de la troupe du Splendid, au cours des années 1980.
Venu de l'esprit d'insubordination des années 1970, ce nouveau comique s'impose à une époque où le rêve de révolution sociale est cloué au pilori par une société qui a fait du profit et du reniement ses valeurs cardinales. Ce comique est naturellement amer, veule et cynique. Il s'exerce dans la mauvaise conscience et tend à tout ceux qui en rient à défaut de s'y reconnaître le portrait d'une médiocrité et d'une compromission triomphantes.
Gérard Oury, qui ne fut jamais, lui, un révolutionnaire, n'est ni de cette génération ni de ce monde. Son rire implique encore une vertu d'innocence, une pérennité des grands mythes nationaux, une conception possiblement délirante mais toujours élégante de l'humour populaire.
Les années 1980 ne lui appartiennent plus, mais aux Bronzés de Patrice Leconte et aux Ripoux de Claude Zidi. L'époque change, le cinéma la suit, avec son public qui se morcelle en secteurs irréconciliables. Oury, qui n'a pas pour autant renoncé à être dans la course, en fait les frais avec L'As des as (1982), épopée assez poussive avec Jean-Paul Belmondo en débonnaire héros antinazi. Porté par la promotion, le film attire pourtant 3 millions de spectateurs. Ce qui amène vingt-six critiques à signer un manifeste, indignés que ce succès nuise à Une chambre en ville de Jacques Demy, sorti simultanément.
Le réalisateur va ensuite chercher, avec La Vengeance du serpent à plumes (1984), la plus truculente figure de ce nouveau comique qui est en train de lui échapper - au profit de Coluche par exemple. Les titres s'enchaîneront désormais sans guère de conséquence depuis Levy et Goliath (1987) jusqu'à Fantôme avec chauffeur (1996), qui dénote une mélancolie inhabituelle chez le réalisateur. Enfin, Le Schpounz (1999), remake du film de Marcel Pagnol (1938) avec Smaïn dans le rôle qu'avait tenu Fernandel, évoque tout à la fois l'impuissance avérée d'un créateur trahi par le genre versatile qu'il aura pourtant fidèlement servi, et l'irrévocable nostalgie qui le saisit en cette fin de parcours.
Ironie du sort : on assiste à la même époque en France au grand retour de la formule du duo comique greffé sur de vieilles lunes mythologiques. Des Visiteurs (Clavier-Réno) jusqu'à Taxi (Nacéri-Diefenthal), du voyage régressif dans le Moyen Age jusqu'à l'invasion des gangs teutons, d'un Christian Clavier reconverti à l'école de Funès à un Samy Nacéri roi de l'embrouille antisociale, c'est bien l'ombre de Gérard Oury, à l'heure même de sa mort, qui revient chatouiller les pieds du comique populaire français.
Jacques Mandelbaum