Chronique de... Le Monde datant du 15 Mai 2007:
Journal Le Monde
Présentation du Journal Le Monde, par Ryad:
Le quotidien français Le Monde n’est plus à présenter. Dirigé par Jean-Marie Colombani, c’est un journal très sérieux et de qualité.
Demain débute le 60 ème Festival de Cannes et c’est l’occasion de faire le point sur la répartition des soutiens publics, alors que la sélection française repart sans Palme d'or depuis vingt ans…
A ce propos, je voudrais vous faire découvrir un article "engagé" de Fabrice Lalevée et Florence Lévy-Hartmann paru dans l'édition du Monde du 6 juin 2006.
L'aide au cinéma en France: «La vérité si je mens»
Les soutiens publics représentent près de 30 % de la production du secteur et bénéficient surtout aux firmes commerciales les mieux implantées
Comme chaque année depuis vingt ans, la sélection française quitte le Festival de Cannes sans Palme d'or. Comment expliquer cette triste performance ? Le cinéma de l'Hexagone est pourtant massivement soutenu par les autorités publiques puisque les aides frôlent 30 % de la production du secteur. Mais si ces soutiens génèrent une production abondante – 240 films ont été agréés en 2005 –, elles ne contribuent que peu à la qualité et à l'originalité de notre cinéma.
La politique cinématographique française affiche deux objectifs: le soutien des ambitions culturelles du cinéma et le renforcement des structures industrielles du secteur. Au premier répond le «soutien sélectif» qui veut favoriser le renouvellement des talents, la diffusion des cinématographies peu diffusées... Au second répond le «soutien automatique» qui lie le montant des aides au succès en salle, en vidéo ou lors des diffusions télévisuelles. Depuis 1959, la cohabitation entre ces deux objectifs fait l'objet d'un singulier consensus sous la bannière de l'exception puis de la diversité culturelle. Or l'analyse montre que les visées industrielles ont largement pris le pas sur la préoccupation culturelle.
En 2005, le soutien automatique s'impose comme la principale aide à la production cinématographique française: 75 millions d'euros, soit 59,8 % du total des subventions octroyées y ont été affectés. L'attribution du soutien automatique s'accompagne d'une forte concentration. Les dix plus gros bénéficiaires en reçoivent 61 %, alors que les 115 plus petits bénéficiaires se partagent seulement 10 % du montant. En 2005, les firmes mobilisant le plus le soutien automatique sont les filiales de production des chaînes de télévision hertziennes (TF1 Films Production, France 2 Cinéma, France 3 Cinéma, StudioCanal), flanquées de quelques firmes intégrées oligopolistiques: EuropaCorp (la société de production de Luc Besson), Gaumont, UGC ou encore Pathé. Ces firmes sont presque des abonnées aux subventions publiques: huit des dix principaux bénéficiaires du soutien automatique en 2005 faisaient partie des récipiendiaires en 2004 et cinq l'étaient déjà en 1995. Cette concentration et cette constance de la manne publique sur les firmes les plus puissantes du secteur, révèlent combien la politique cinématographique française est en porte à faux par rapport à l'objectif culturel affiché.
Les Pays les plus présents au Festival de Cannes et le nombre de Palmes d'or décernées.
Le calcul détaillé des taux de subvention pour Gaumont et EuropaCorp confirme la capture de la politique française par ces firmes bien insérées dans les circuits commerciaux, français et internationaux. En 2002, l'assistance directe ou indirecte représente 48 % de la valeur ajoutée produite par EuropaCorp, 46 % de celle produite par Gaumont – en clair, près de la moitié de ce que produisent ces firmes vient de ressources administrées. Les films de la Gaumont et d'EuropaCorp ont bénéficié respectivement de 9,1 millions d'euros et de 10 millions d'euros de soutien automatique en 2002, mais ne touchent pratiquement aucun soutien sélectif, ce qui révèle leurs faibles prétentions culturelles. Et c'est logiquement et sans ambiguïté qu'EuropaCorp se revendique comme appartenant au «marché mondial de l'entertainment cinématographique» et comme cherchant «à développer, sur la base de films particulièrement étudiés, une optimisation de sa rentabilité par rapport aux capitaux investis tout en réduisant les risques commerciaux».Loin de nous l'idée de critiquer le cinéma français répondant à une logique commerciale légitime et vitale. Mais, plus de quinze ans après le plan Lang de 1989 et son accent mis sur les productions ambitieuses (d'un point de vue budgétaire), de tels films – et de telles firmes – pourraient exister sur la base de la seule loi du marché. Assez de producteurs en France ont acquis le savoir-faire nécessaire pour se positionner avec succès sur ce segment, en accord avec les besoins du marché car il existe des partenaires prêts à les soutenir (notamment les chaînes de télévision). Ainsi, consciente de ses capacités commerciales, EuropaCorp écrit ne pas «faire reposer sa stratégie financière sur une quelconque aide gouvernementale». Et pourtant, ses films, comme ceux de la Gaumont, mobilisent une part substantielle des aides au cinéma français.
Loin d'oeuvrer pour la diversité culturelle, la politique cinématographique française actuelle amplifie des effets négatifs potentiels du marché (concentration abusive, uniformisation d'une partie de la production, clonage des oeuvres américaines, etc.) alors que, si le soutien public cherchait seulement à corriger les défaillances des marchés du cinéma, à soutenir les oeuvres difficiles et la qualité, il serait largement légitimé par l'analyse économique. De plus, au fil des années, le système de soutien au cinéma est devenu illisible. Les aides nouvelles se sont multipliées, se superposant et s'enchevêtrant aux dispositifs existants sans guère de rationalité. La complexité est aujourd'hui telle que peu d'acteurs de la filière savent s'ils sont des gagnants ou des perdants nets du système, ce qui renforce l'inertie en matière de réformes. La seule façon d'échapper à ce lent enlisement est une évaluation du système de soutien actuel encore plus détaillée que celle présentée ici. Le cinéma français mérite mieux que la politique actuelle, tant du point de vue de l'efficience économique que de la diversité culturelle.
Fabrice Lalevée et Florence Lévy-Hartmann