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Chronique de... Guillaume datant du 1er Septembre 2006:

Guillaume

Guillaume

 

Présentation de Guillaume par Alexis:

Guillaume habite à Saint-Omer, dans le Pas de Calais. Nous étions ensemble en seconde au lycée. Il est le seul ami avec qui j'ai gardé contact depuis que je suis arrivé à Toulouse. Voilà une preuve forte de notre amitié ! Ce passionné de football est quelqu'un de très sincère, d'intelligent, et est surtout bourré d'humour. Il a 23 ans, est diplômé de l'Ecole des Mines de Douai en tant qu'ingénieur généraliste, avec une spécialisation dans le génie énergétique. Actuellement, il travaille au sein d'un bureau d'études en thermique du bâtiment, dénommé Hêlios Ingénierie, comme ingénieur d'affaires affecté particulièrement aux énergies renouvelables et à la maîtrise de l'énergie.

Aujourd'hui, Guillaume nous propose une étude du film La 25e  heure, du cinéaste américain Spike Lee. Avec cette critique, vous pourrez vous rendre compte de sa grande qualité d'analyse et d'écriture.

 

La 25e heure

Le 25e Heure

Titre original: The 25th hour
Réalisateur: Spike Lee
Interprètes: Edward Norton (Monty Brogan), Philip Seymour Hoffman (Jakob Elinsky), Barry Pepper (Frank Slattery), Rosario Dawson (Naturelle), Anna Paquin (Mary D'Annunzio)...
Date de sortie: 12 mars 2003
Genre: Drame
Durée: 2h14
Nationalité: États-Unis

 

Cette chronique s’intéresse à un film qui a marqué mon esprit par son sujet autant que par le jeu des acteurs (formidable Norton) et la mise en scène significative. Il s’agit de La 25e heure (25th Hour pour l’appellation originale), tiré du premier roman de David Benioff, publié en 2001 sous le titre 24 heures avant la nuit, qui est aussi le titre du film en France.
Comme l’indique si clairement le titre VF, le film retrace la dernière journée d’un dealer condamné à une peine de prison assez longue qui répond au doux nom de Montgomery Brogan alias Monty. Cependant, en arrière-plan de l’histoire principale se dessine le contexte historique post-11 septembre, ce qui en fait un des premiers films à aborder ce sujet sensible outre-Atlantique.

Edward Norton, Philip Seymour Hoffman et Spike Lee qui revoient le script

Edward Norton, Philip Seymour Hoffman et Spike Lee qui revoient le script.

 

Le 11 septembre en toile de fond

En effet, il émerge dès le générique: comme nombre de New-Yorkais, le célèbre réalisateur afro-américain a ressenti comme une profonde blessure à l’âme la plaie béante infligée à sa ville par les terroristes du triste sire Ussama Ben Laden lors de ce 11 septembre de funeste mémoire. Ainsi la musique et les teintes aux tons mineurs adoptées pour le générique investissent immédiatement les spectateurs de ce manque viscéral engendré par la défiguration de la Big Apple. Les tours défuntes du World Trade Center y sont symbolisées par deux faisceaux de lumière dont le trajet nous guide jusqu’à l’infini du ciel, signe que la grandeur de New York ne saurait souffrir d’actes de terroristes quels qu’ils soient et que l’espoir subsiste malgré tout.
Le film est parcouru de références à cet événement tragique, au risque de frôler l’indigestion: nombreuses vues de New York et de Ground Zero, drapeaux américains omniprésents, mémoriaux consacrés aux pompiers sacrifiés, titres de journaux… Spike Lee n’hésite pas à clamer son amour patriotique pour sa ville et le besoin d’unité qui doit animer les Etats-Unis au lendemain de ce qu’il convient d’appeler une déclaration de guerre. Et pas question de céder à la peur ou de modifier ses habitudes, ce serait une victoire du terrorisme ! Ainsi, il fait dire à Franck, ami d’enfance du personnage principal, qui possède un appartement avec vue sur le trou : «Ben Laden peut en faire péter une autre à côté, je ne bouge pas d’ici !».
Ce contexte est responsable également de la plus belle séquence du film avec le face-à-face entre Monty et son double dans le miroir des toilettes du bar de son père. Signe que depuis le 11 septembre les choses ont bien changé aux States comme chez Spike Lee, le personnage principal voit son reflet vomir toute sa haine contre New York et ses minorités. Chez quelqu‘un d’autre que Lee, qui n’a eu de cesse dans toute se filmographie de crier son amour de sa ville et des diverses ethnies qui la composent, ce ramassis de propos racistes et outranciers paraîtraient proprement scandaleux. Seulement, ce passage n’est que la transcription du malaise qui s’est emparé du réalisateur et des américains en général au lendemain de ce drame. Ainsi il en profite pour régler ses comptes avec tout ce(ux) pour quoi (qui) il s’est battu en vain puisque rien n’a changé. Il s’attaque directement au mythe américain, autrefois tout-puissant, et qui depuis ce jour maudit apparaît bien terni. Il s’agit véritablement d’un cri de douleur, de l’expression emphatique d’une souffrance aveuglante que même les paroles et les actes les plus violents et haineux ne sauraient apaiser. Au-delà de la douleur devant un amour éventré, Lee expie avec fureur toutes les rancœurs qui sommeillaient secrètement au fond de son âme. La conclusion de cette tonitruante diatribe vire pourtant à une auto-critique salvatrice: doit-on épier l’amorce d’un aveu de responsabilité dans ces événements au travers de l’auto-accusation finale de Monty ?
Ainsi, New York est véritablement un personnage à part entière du film (actrice la plus utilisée chez Spike Lee) accompagne de sa grandeur mélancolique la tragique destinée de Montgomery Brogan.

Edward Norton

Edward Norton lors d'une scène de La 25e heure.

 

Un homme prisonnier de ses paradoxes

Dès les premiers plans, Monty nous apparaît comme une petite frappe à qui peu de choses fait peur et qui (veut) donne(r) la sensation de total contrôle de lui et de son environnement. On ne sait encore rien de lui mais son attitude, son acolyte (un gros porc à fort accent slave, caricature d’un homme de main de la mafia russe) prénommé Kostya et leurs dialogues nous dessinent rapidement sa piètre qualité d’être humain. A fond de cale dans une voiture de grand standing, nos deux amis interrompent brusquement leur chemin quand Monty aperçoit sur son chemin un chien blessé, laissé à l’agonie sur la chaussée. Faisant montre d’une humanité, insoupçonnée de prime abord, il décide de sauver la pauvre bête d’une mort certaine et lui offre une seconde vie à ses côtés malgré la désapprobation de son camarade et la défense agressive de l’animal. C’est à cette occasion que nous est énoncée la loi de Murphy («Tout ce qui peut mal se passer finira par mal se passer»), prémonition à l’allure de mise en garde que semble écarter effrontément Monty, sûr de son impunité et de sa force, mais qui va pourtant illustrer la suite de son histoire.
Changement de tons. Les couleurs d’abord: froides qui, après le générique glacial (cf. ci-avant), ajoutent à l’immense tristesse qui se dégage du New York peint par Lee, qui tranche avec l’insouciance qui se dégageait de la première séquence. Monty aussi a changé: le visage est grave, le bouc qu’il arbore à présent lui confère une plus grande maturité en même temps qu’une dureté qu’on ne pressentait pas dans le personnage dépeint lors de la première scène. On le sent: quelque chose a bouleversé la vie de cet homme. Le chien, qu’il a extirpé des griffes de la mort, l’accompagne pour ce qui ressemble à une promenade matinale. Qui sera troublée par l’irruption d’un homme à l’aspect infect qui l’aborde, faisant étalage de sa misérable condition de drogué. Le voile qui entourait ses agissements est alors levé : Monty est un dealer. Ou plutôt était un dealer. Car la façon peu amène avec laquelle il rabroue l’inopportun junkie semble indiquer qu’il a tourné la page de ses réprimandables activités. Aurait-il eu des remords de profiter de son odieux trafic l’enjoignant à stopper toute activité? Malheureusement, non. La vérité est toute autre et ne plaide pas en faveur de sa grandeur d’âme. Mais Monty reste un homme. Et en tant que tel, il brille par son imperfection que la suite de la promenade, parsemée de rencontres et de flash-back, va achever d’illustrer.
Montgomery Brogan était donc un dealer, à la solde d’un obscur magnat russe de la drogue et a été condamné à une longue peine de prison (7 ans) suite à une dénonciation. Dans 24 heures, il doit intégrer la maison pénitentiaire d’Ottisville. Avant cela, son «ami»  Nikolaï (le «parrain» russe assez caricatural dans le film) compte donner une fête d’adieux en son honneur, à l’occasion de laquelle Monty réunit ses plus proches amis d’enfance, Jakob et Franck, ainsi que sa bien-aimée qui répond à l’improbable nom de Naturelle. Le condamné apparaît sous un jour paradoxal: petit dealer de bas étage qui vend la mort autour de lui, attiré par l’appât du gain au point de ne pouvoir se sortir de la spirale de la drogue, il n’en est pas moins pétri d’humanité à l’image de son amour pour Doyle, son chien (se souvenir de la première séquence) ou pour sa compagne et de sa volonté de renouer avec ses vrais amis. Cette dernière journée sonne comme une véritable rédemption pour un être qui n’aspirent plus désormais qu’à répandre le bien autour de lui et à défaire les liens qui l’attachent encore au milieu.
Cependant, de nombreux doutes l’assaillent encore à l’aube de s’enfermer avec lui-même, doutes qu’il convient de dissiper pour renouer avec la paix intérieure qui l’a abandonné il y a longtemps déjà. En effet, qui l’a donc livré en pâture aux autorités ?  Plusieurs indices (l’attitude de Kostya, les soupçons de ses amis, les insinuations des flics) convergent vers une seule et même personne: Naturelle, dont la qualité d’émigrée portoricaine et la prétendue cupidité qui en découle sont autant de preuves supplémentaires. Et si c’était vrai, quel espoir lui permettrait de vivre dans l’enfer qui l’attend si même le plus beau, le plus fort, celui de l’amour, lui était interdit ? Un avenir sans espoir, cela ressemble étrangement à la mort…D’autres questions le taraudent intérieurement. Qui blâmer ? Qui sera encore là dans 7 ans ? La peur également s’invite dans les pensées torturées d’un homme qui semblait ne pas la connaître il y a si peu de temps de cela. L’écorce de l’homme dur s’effrite devant l’indicible angoisse qui l’étreint à l’aube de ce long enfermement. Et c’est cette dernière expression d’humanité qui achève de nous séduire et nous faire aimer Montgomery Brogan, malgré son passé de malfrat, et qui confère l’ultime touche de grâce à cette œuvre.

Edward Norton et la charmante Rosario Dawson

Edward Norton et la charmante Rosario Dawson.

 

L’amitié et l’amour impuissants face à la fatalité

Monty profite de cette ultime journée pour régler ses comptes avec sa famille et ses amis. Qui vont essayer de l’aider à supporter sa peine dans ce qui ressemble à un long chemin de croix. En vain…
D’abord Naturelle. Le film nous conte la rencontre des deux tourtereaux. C’était en d’autres temps où le soleil arrosait le ciel de ses plus beaux rayons et Monty ses clients de son poison mortel. Dès le départ, les agissements du dealer lui sont connus. Pourtant, elle se laisse aller à l’aimer tout en profitant de l’argent amassé par ses odieux trafics. La question de sa culpabilité peut alors se poser. D’autant plus que des soupçons pèsent sur son implication dans la dénonciation de Monty à la police, soupçons partagés par chacun des personnages jusqu’à Monty lui-même. De surcroît, si elle l’assure de la pureté de son amour et de sa présence à sa sortie de prison, sa jeunesse resplendissante et l’incertitude de sa trahison permettent au doute de s’insinuer dans l’esprit du délinquant repenti. Ces doutes l’empêchent de recourir à l’amour pour vaincre sa solitude face à ses peurs auxquelles le confrontent ces dernières 24 heures.
     Franck et Jakob sont deux amis d’enfance que Monty dans son inéluctable dérive a perdu de vue et avec qui il veut renouer pour retrouver l’innocence de son enfance. Frank est la caricature du yuppie new-yorkais de Wall Street : égoïste, speedé, sûr de lui et volontiers hâbleur. Il est cependant le meilleur ami de Monty, même si le discours qu’il profère dans la première sonne comme un véritable plaidoyer contre lui, mettant notamment en avant sa responsabilité absolue dans ce qui lui arrive. Une façon en quelque sorte de se dédouaner ? Qu’importe. Fidèle à sa caricature, il met ses émotions de côté pour juger sans concession le cas de son pote de toujours. Mais rapidement, le masque qu’il se plaît à porter va tomber face à l’excès d’émotion qui l’accable et à son impuissance à changer le cours des choses.
Jakob est l’exact opposé de Franck: brave professeur de littérature engoncé dans ses complexes de riche héritier juif, son discours est volontiers miséricordieux envers Monty. En parallèle à l’intrigue principale, il va vivre une sorte de cache-cache sulfureux  avec une de ses jeunes élèves, aux atours des plus séduisants. Cette dernière, consciente du désir enfoui de son professeur, semble y voir une occasion de combler son arrivisme universitaire, Graal des étudiants américains, autrement que par les moyens de l’esprit, au demeurant fort limités chez cette adorable personne. Plusieurs scènes montrent ainsi l’excitation qui s’empare du pauvre professeur en proie aux pressions conjuguées de sa conscience et de sa libido et dont les circonstances vont perfidement jouer. Il sera amené à commettre l’irréparable et donc à compromettre son avenir professionnel qui est peut-être la seule chose en quoi il a encore foi dans la vie.
Si dissemblables de caractère, les deux amis se rejoignent néanmoins sur leur incapacité à soulager Monty de sa peur de l’avenir et sur leur sentiment de culpabilité face à une situation qu’ils ont laissé perdurer malgré l’issue certaine qu’elle laissait augurer. En atteste la scène où Monty, en trinquant, réclame à Jakob des mots de réconfort que, comble pour un professeur de littérature, il ne saura jamais trouver.
Le point de convergence des trois amis reste la solitude. Franck, malgré sa réussite professionnelle, finit seul ses journées, se plaît à collectionner les conquêtes sans lendemain mais à travers le destin de son ami trahit ce besoin inassouvi d’autrui. Jakob souffre de sa timidité conférée par sa condition financière aisée en bute avec ses convictions d’homme de gauche. Sa mauvaise conscience innée, son physique sans attrait et une vie peu excitante le confine dans une solitude plus subie que souhaitée. Le flirt avec sa jeune élève révèle ce mal-être. Quant à Monty, son séjour en prison le confronte à une souffrance que nul ne peut soulager et qui le laisse seul face à ses démons. Solitude qu’il n’est pas certain de ne pas retrouver à sa sortie de prison, les promesses de ses amis (et amour) ne l’ayant probablement pas convaincu. Les trois souffrent du même mal sans qu’aucun ne puisse soulager la douleur de l’autre, aveux d’impuissance matérialisés par les multiples maladresses qui caractérisent chacun de leurs gestes envers autrui. La 25e heure met ainsi en exergue la solitude éternelle de l’être humain dont l’amitié ou l’amour ne constituent que des distractions destinées à surmonter la vie solitaire qui nous accable sur cette terre.
Enfin, son père. James Brogan, ancien pompier et gérant d’un bar, ne s’est jamais remis du chagrin causé par la mort prématurée de sa femme. Le sentiment de culpabilité qu’il ressent par rapport à la situation de son fils lui pèse comme un fardeau. N’est-ce pas le rôle d’un père que de montrer le droit chemin à ses progénitures et de veiller à ce que jamais il ne s’en écarte ? Oui mais voilà. Ses années d’alcoolisme suite au décès de la femme qu’il aimait tant l’ont éloigné de sa tâche et il peut légitimement s’interroger quant à sa responsabilité dans cette déchéance. Pour Monty, il s’agit de renaître aux yeux de son père qu’il a trompé et laissé sombrer. Cette dernière journée offre une seconde chance à une relation père/fils qui n’a jamais pu s’épanouir du fait des circonstances tragiques de leurs existences. Et le père va pouvoir se laver de sa culpabilité en ranimant peut-être l’espoir d’un avenir chez son fils, ce qui sera sans doute une arme pour surmonter les épreuves qui l’attendent.

Spike Lee et son équipe aux commandes de La 25e heure

Spike Lee et son équipe aux commandes de La 25e heure.

 

La question de la responsabilité de l’être face à son destin

L’histoire de Monty est un véritable écho au contexte dans lequel elle baigne. Le film parvient parfaitement à nous faire ressentir la complexité des sentiments qui l’animent, et par delà, tout être. Le déchirement provoqué par ses suspicions à l’égard de celle qu’il aime, le besoin, difficile à satisfaire, de couper les ponts sans dommage avec ses anciennes fréquentations, les amitiés anciennes à renouer pour l’absoudre de ses pêchés, la culpabilité de son père devant la situation de son fils, la solitude éternelle de l’Homme…etc. Avant de poser une question finale qui sonne comme une conclusion à la recherche de Monty du pourquoi de sa situation : l’homme n’est-il pas responsable, face aux autres mais surtout face à lui-même, de son propre destin ?
Vous l’aurez compris, La 25e heure est un film foisonnant dont la force implicite réside dans l’expression d’une variété de sentiments propres à l’être, au delà de tout manichéisme, défaut dont on affuble souvent les productions de Spike Lee. S’agit-il pour lui aussi d’une rédemption ?

Guillaume


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