Chronique de... François datant du 15 Mars 2006:
François
Présentation de François par Ryad:
Son nom est François Passerieu, et à s'y méprendre, c'est un jeune homme assez sérieux ! Trêve de plaisanterie, dont je ne pouvais me passer !
François est originaire de Toulouse, il a 24 ans, et fait ses études à l'Arsenal, dans la ville rose. Après une Licence d'AES, il est actuellement en maîtrise de Science Politique, et c'est là que j'ai fait sa connaissance.
Amateur de foot – il en a fait pendant 3 ans –, il aime aussi le Reggae et le Jazz, et regarde avec intérêt l'émission «Vivement Dimanche» depuis l'intégration de Nicolas Canteloup !François aime aussi le cinéma étranger, avec tout ce que sa diversité peut apporter. Il a souvent de bonnes analyses sur les films, et depuis peu, il a été séduit par le cinéma sud-coréen.
A travers sa chronique, François veut donc nous faire découvrir et aimer le cinéma sud-coréen. Pour ce faire, il esquissera dans une première partie l’histoire du cinéma coréen dans son ensemble, puis dans une seconde, il nous présentera trois films d’un réalisateur indispensable en la matière, Park Chan-Wook.
I- Petite histoire du cinéma coréen
1. Les débuts du cinéma coréen (1898 – 1988):
La cinématographie coréenne est l’une des plus anciennes au monde puisque le premier film tourné en Corée par un réalisateur coréen date de 1898. Malheureusement, suite à l’occupation japonaise de la Corée (1910 – 1945), tous les films tournés entre 1898 et 1945 furent systématiquement détruits, conformément aux ordres d’anéantissement de tout ce qui pouvait représenter la culture coréenne. Quant aux artistes coréens soucieux de continuer leur art, que ça soit la littérature, la peinture, la musique ou le cinéma, la sanction était la peine de mort. Ceci explique que le plus ancien film coréen conservé date de 1945.
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Corée fut divisée en deux par les grandes puissances avec au Nord, un régime communiste stalinien très répressif qui se maintient encore aujourd'hui au pouvoir, et au Sud un régime autoritaire à la botte des américains. Il est évident qu’au Nord comme au Sud, la nécessité du développement d’une industrie cinématographique ne sautait pas aux yeux des dirigeants.
Ainsi, jusqu’à aujourd’hui la Corée du Nord n’a produit que de coûteux et mauvais films de propagande, glorifiant le «Père fondateur de la Nation» à savoir Kim Il-Sung, au pouvoir jusqu’en 1994, remplacé depuis par son fils Kim Jong-Il. Kim Jong-Il est un grand cinéphile, persuadé de son immense talent de réalisateur, à tel point qu’il mobilise régulièrement des milliers de ses administrés pour tourner dans des grandes fresques historiques qu’il réalise et dont il écrit le scénario. Une fois en salle, les citoyens de la République Populaire de Corée du Nord sont fortement «encouragés» à aller apprécier le génie artistique du chef de la Révolution.
La formation de réalisateur de Kim Jong-Il est une histoire qui pourrait figurer dans un James Bond: persuadé du génie de son rejeton, Kim Il-Sung fait enlever en 1978 le réalisateur sud-coréen Shin Sang-Ok, surnommé respectueusement «le Prince du cinéma coréen» dans son pays. Le but de l’enlèvement était d’offrir à Kim Jong-Il le meilleur professeur de cinéma possible.Quant à la Corée du Sud, la situation était assez similaire, bien que légèrement meilleure. En effet, jusqu’en 1988, date de l’instauration définitive et solide de la démocratie, les films étaient soumis à une terrible censure qui obligea les cinéastes du pays à faire preuve, pour les plus courageux d’entre-eux, de ruses permanentes pour faire passer un message aux spectateurs différent de celui des dirigeants. Cette censure a quand même grandement nui à la qualité du cinéma sud-coréen.
2. Les premiers pas vers un cinéma de qualité:
De 1988 à 1995, le cinéma sud-coréen connaît un renouveau grâce aux nouvelles libertés acquises.
Pour autant, la censure financière remplace parfois la censure politique, dans un pays très conservateur et où l’histoire officielle est difficilement attaquable sous peine d’être accusé de haute trahison par de puissants pans de la société.
C’est pendant cette période que le cinéma sud-coréen, prend conscience de son potentiel et de sa qualité. L’événement déclencheur est la sélection en compétition officielle à Cannes du très zen et pourtant contestataire Pourquoi Bodhidarma est-il parti vers l’Orient ? sorti en 1989.
D’autres films de qualité suivent et rencontrent un relatif succès populaire, si bien que des voix commencent à se faire entendre pour réclamer l’application d’une loi de 1966, tombée en désuétude dans les années 1970. Cette loi, c’est la loi sur les quotas qui oblige les cinémas du pays à diffuser 146 jours par an minimum des films coréens. En 1995, cette loi fut reprise et de nouveau appliquée, elle est à l’origine du renouveau spectaculaire du cinéma sud-coréen.
3. Le miracle coréen (1995 – 2006):
Très rapidement, les réalisateurs locaux ont réussi à profiter des quotas pour s’imposer au box-office. La réussite de Gingko Bed en 1996, une histoire d’amour nécrophile teintée de thriller, réalisée par Kang Je-Gyu, incite les conglomérats industriels (les Chaebols en coréen) tels Daewoo, Samsung ou Hyundai pour ne citer que les plus connus, à financer massivement l’industrie du cinéma.
L’autre effet de Gingko Bed aura été de relancer la mode des films de fantômes à travers toute l’Asie (cf. les films d’Hideo Nakata, auteur notamment de Dark Water et de la trilogie Ring).
Cette arrivée massive de capitaux, consécutive au succès de Gingko B, et le retour au pays d’une nouvelle génération de réalisateurs ayant quasiment tous la trentaine et ayant étudié le cinéma à l’étranger (France, Japon et États-Unis surtout), favorise l’éclosion puis l’essor d’un cinéma très hétérogène. La Corée du Sud est en effet l’un des rares pays au monde à produire des films dans tous les genres: science-fiction, dessins animés pour enfants (notamment le magnifique Oseam de Seong Baek-Yeob en 2003) ou pour adultes appelés «Manwha» en Corée, comédies pour adolescents, films de guerre, thrillers, blockbusters ou films d’auteurs…
Bien évidemment, l’histoire récente et tragique du pays au 20ème siècle (Guerre de Corée 1950 – 1953 et partition Nord-Sud qui continue encore aujourd’hui) est une source intarissable d’inspiration pour les réalisateurs actuels, on peut notamment citer Shiri de Kang Je-Gyu (1999), JSA de Park Chan-Wook (2000), film beaucoup plus abouti et intelligent que Shiri, Le Dernier Témoin de Bae Chang-Ho (2001), Double Agent de Kim Hyung-Jung (2003) ou encore le génial Peppermint Candy de Lee Chang-Dong (2000).
4. L’avenir du cinéma coréen:
Malgré la réussite éclatante de la politique des quotas, le cinéma coréen est aujourd’hui en danger.
Certes, la fréquentation dans les salles de cinéma augmente d’année en année et la part de marché des films coréens croît elle aussi sans cesse (40% en 2000, 54% en 2004, 59% en 2005), mais c’est justement cette bonne santé du cinéma coréen qui le menace. En effet, les États-Unis ont exercé un chantage énorme sur le gouvernement sud-coréen pour qu’il réduise le quota de 146 à 73 jours par an à compter du 1er juillet 2006. Les États-Unis ont tout simplement exigé comme préalable à la signature d’un accord de libre-échange avec la Corée du Sud, la réduction des quotas.
Or, si il est vrai que ce protectionnisme aigu est discriminatoire vis-à-vis des autres pays, la baisse des quotas ne favorisera pas la diversité culturelle puisque seuls les studios hollywoodiens ont les moyens et le savoir-faire pour vendre et doubler leurs films en coréen. De plus, ils imposent à leurs distributeurs coréens de ne pas distribuer des films étrangers non produits aux États-Unis.
La décision finale du gouvernement de céder aux injonctions du grand patronat sud-coréen et de l’administration Bush est donc une catastrophe et comme le dit Choi Min-Sik, le plus doué et le plus célèbre acteur du pays – prix d’interprétation à Cannes en 2004 pour son rôle dans Old Boy – «La décision de réduire le quota équivaut à un abandon de notre souveraineté culturelle, qui brise les ailes du cinéma coréen alors qu’il commence à peine à s’envoler.»
II- La trilogie de Park Chan-Wook
1. Qui est Park Chan-Wook ?
Né le 23 août 1963 à Séoul, Park Chan-Wook est tombé amoureux du cinéma grâce aux films de Hitchcock. Diplômé de philosophie, il crée le club «Movie Gang» avec des amis, au sein duquel il publie ses critiques sur le cinéma. Il devient ensuite homme à tout faire sur les plateaux de tournage de nombreux films et finit par devenir assistant réalisateur. Il économise alors le peu d’argent qu’il gagne et finit par réussir à réaliser son premier film The Moon is… the Sun’s Dream en 1992. Ce drame urbain fait un bide et l’oblige à redevenir critique de cinéma. En 1997, après 5 années de galère, il arrive à réaliser son deuxième long-métrage, Trio qui lui aussi est un échec commercial, bien que moins désastreux que son premier film. Pensant ne plus jamais pouvoir tourner de long-métrage, il accepte la réalisation de JSA (Joint Security Area) en 2000, un film à gros budget, un blockbuster à la coréenne, bien qu’étant au départ réticent et ayant l’impression de se trahir. En réalité, JSA est la chance de sa vie car le film cartonne au box-office tout en séduisant les critiques, Park ayant su imprimer au film sa touche artistique lui conférant un supplément d’âme par rapport aux blockbusters traditionnels.
Grâce à sa popularité nouvellement acquise, Park Chan-Wook parvient à trouver les producteurs qui vont lui financer sa trilogie sur le thème de la «vengeance» qu’il rêve de réaliser depuis déjà plus de six ans. A noter que les trois films n’ont que le thème de la «vengeance» en commun, ils peuvent se voir indépendamment les uns des autres.
2. Sympathy for Mister Vengeance (2002):
Sympathy est le premier volet du triptyque de Park consacré à la vengeance.
En Sélection officielle au Festival de Berlin en 2002, avec l’acteur vedette Song Kang-Ho au générique, le film a pourtant fait un flop. Il est vrai que Sympathy est, de très loin, le plus violent et le plus dérangeant des films de Park. Le film est une véritable tragédie grecque. A travers une histoire de trafic d’organes, d’infanticide, de kidnapping, Park brosse un portrait sans concession de la société de son pays où la lutte des classes est officiellement niée, bien que présente dans chaque pan de la société.
Ce film prend aux tripes, il donne raison puis tort à chaque personnage qui accomplit sa vengeance. Le cynisme apparent du film cache en fait un profond désespoir sur la nature humaine. Personne n’est totalement innocent (sauf la petite fille), les comportements des protagonistes ne sont que les effets du modèle ultra-libéral appliqué en Corée du Sud.
Le film est très déstabilisant de par sa violence (physique et symbolique) et par l’absence apparente de morale, c’est au spectateur de faire l’effort d’analyser le film et d’en tirer les conclusions qu’il souhaite. Ce film est donc une œuvre majeure à voir absolument, mais vous êtes prévenus, il ne vous laissera pas indifférent.
3. Old Boy (2003):
Ce film a obtenu le Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 2004 et le prix d’interprétation masculine pour Choi Min-Sik. Succès populaire en Corée comme à l’exportation, Old Boy est le plus facile d’accès des trois films de la trilogie. En effet, la trame est adaptée et un peu modifiée d’un manga en 8 volumes.
Le personnage principal du film est enlevé en pleine rue puis séquestré pendant 15 longues années sans savoir pourquoi, ni par qui. Ses geôliers ne lui adresseront pas une fois la parole pendant sa détention. Le seul contact avec l’extérieur est la télévision dont il dispose dans sa cellule et par laquelle il apprend que sa femme a été assassinée et que la police le considère comme le principal suspect. Puis, il est relâché sans aucune explication de la part de ses ravisseurs. Il n’a alors qu’une idée en tête: découvrir l’auteur de son rapt et se venger. Le parcours du héros tout au long du film est marqué par le destin. Le spectateur s’identifie pleinement au héros innocent, même s’il n’est pas dépourvu de défauts et le soutient tout au long de sa vengeance.
C’est le but recherché par le réalisateur qui manipule ainsi le spectateur car en fait la vengeance est autodestructrice, c’est du moins l’opinion du réalisateur.
4. Lady Vengeance (2005):
Ce film clôt la trilogie, il a été en Sélection officielle à la 62ème Mostra de Venise. Dans ce film, l’héroïne est incarcérée pendant 13 ans pour un infanticide sur un garçon de 5 ans alors qu’elle était innocente. Pendant son séjour en prison, elle élabore un plan pour se venger du responsable de ses malheurs. Pour cela, elle noue des liens d’amitié très forts avec ses codétenues dans le seul but de s’en servir une fois libre pour accomplir sa vengeance. Curieux paradoxe d’une société qui envoie une jeune fille innocente de 19 ans en prison et qui la transforme en une femme dure et insensible.
Va-t-elle réussir à redevenir celle qu’elle était auparavant ? La violence et la vengeance ont-elles des vertus rédemptrices ?
La réponse n’est pas totalement fournie mais plutôt suggérée par Park Chan-Wook. D’un point de vue esthétique, le film est très soigné et rien n’est laissé au hasard, chaque plan, chaque phrase, les lumières, les décors, sont soignés. De plus, comme pour Old Boy, la B.O.F.* est de grande qualité, ce qui rajoute un peu plus de bonheur au visionnage de ces chef-d’œuvres.
N.B: Les deux premiers volets ainsi que JSA sont disponibles en DVD dans des éditions de grande qualité.
* Bande Originale du Film.
François Passerieu
Sources:
www.cineasie.com
Courrier International n° 798 (du 16 au 22 fév. 2006).
Cahiers du Cinéma n° 597 (jan. 2005).
Cahiers du Cinéma: Atlas 2005 du Cinéma (Édition Spéciale).
Mad Movies Hors-Série n°3 (déc. 2003), Numéro Spécial Asie.
Eiga No Mura n°1 (oct. – nov. 2005).