Chronique de... Ryad & Alexis datant du 15 Décembre 2006:
Ryad et Alexis
Présentation de l'enquête:
Films Pour Nous ! vient de fêter son premier anniversaire. Alors à évènement spécial, chronique spéciale ! Nous avons en effet décidé de consacrer cette chronique à une comparaison de quatre cinémas toulousains. Ainsi, nous sommes allés interviewer (avec le même questionnaire) les deux plus importants multiplexes (UGC et Gaumont Wilson) et les deux plus importants cinémas d'Art et Essai (ABC et Utopia) de notre ville. Cette enquête nous a passionnée, nous espérons que la lecture de cette chronique vous procurera le même plaisir !
Enquête sur quatre cinémas toulousains:
Utopia Toulouse, ABC, UGC et Gaumont Wilson.
1) De manière générale, comment qualifiez-vous votre cinéma ?
D’Art et Essai, même si ce n’est pas le plus important pour nous, les ¾ des films qu’on passe sont Art et Essai donc ça rentre dans un classement. Après nous on fait le cinéma qu’on a envie de faire ! Ca va du choix des films à la décoration, etc. On n’a pas vraiment de catégories, on fait un peu ce qu’on veut, ce qu’on peut des fois… et voilà !
Art et Essai est un classement fait par une commission qui juge avant sa sortie si le film est Art et Essai ou pas. A partir de là, un cinéma qui passe un certain nombre de films Art et Essai ou un certain pourcentage est un cinéma classé Art et Essai. Après il y a des films d’auteurs qui ne vont pas être classés Art et Essai et des films qu’on va classer Art et Essai alors qu’à première vue on ne dirait pas… c’est un classement assez arbitraire. Il est fait par le CNC (Centre National de la Cinématographie) et l’AFCAE (Association Française des Cinémas d’Art & d’Essai).
Deux fondateurs ont fondé quasiment tous les Utopia, et ils ont appris que le plus important pour eux c’était de ne dépendre de personne, donc on est complètement indépendants, on ne touche pas un centime de la mairie, ni de qui que ce soit à part le CNC qui nous aide toujours à l’ouverture des salles mais ils aident à l’ouverture de toutes les salles… donc à partir de là on dit ce qu’on veut ! Mais selon ce qu’on dit, on est des fois un peu «emmerdés», on a des commissions de sécurité qui parfois ont l’air un peu plus dures, on a des contrôles du fisc un peu plus souvent mais bon voilà, c’est tout ce qu’ils peuvent faire…
C’est un cinéma indépendant et Art et Essai. Indépendant par rapport à son statut et Art et Essai par rapport à la programmation. On est un cinéma associatif également, qui ne dépend d’aucun groupe.
Les fondateurs de l’ABC sont des personnes privées, il y avait beaucoup d’enseignants qui depuis font partie du Conseil d’Administration de l’association, de la Ville de Toulouse, du Conseil Général de Haute-Garonne et du Rectorat d’Académie. Mais au départ c’est l’Education Nationale qui avait un rôle important.
On fait à peu près la même chose que les autres, mais après ça peut être une sorte de prétention mais c’est vrai qu’on est un peu plus aimables que les concurrents… c’est ce que les clients nous disent ! C’est pour ça d’ailleurs qu’on garde une certaine clientèle. Ce qui est intéressant aussi chez nous c’est les réservations car elles sont gratuites si on réserve par Internet, ailleurs elles sont payantes !
Rire ! Le plus qualitatif de la ville ! Sérieusement, c’est le meilleur cinéma de la ville ! On a la plus grande salle de la région (610 places), les écrans géants sont tous de la même taille (20 mètres) comme à Gaumont Labège… Question confort, on a le plus d’espace entre les sièges, dans les rangés… On a l’un des multiplexes les plus modernes qu’il soit, il a rouvert en mai 2003. Pour moi c’est le plus qualitatif au niveau structure, qualité, et au niveau programmation aussi car on est les seuls en France en tant que multiplexe de grand circuit à proposer de la VF, de la VO, des films d’auteurs, des grosses sorties américaines, des dessins animés, etc. donc on est qualitatifs à tous les niveaux, structurel et fonctionnellement.
2) Quel est votre type de clientèle ? Est-ce un public habitué ?
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Pour Toulouse, il y a pas mal d’habitués. On le voit par les carnets d’abonnements. Même s’ils ne sont tous réguliers car ils ne sont pas obligés de venir de manière suivie vu que les tickets ne sont pas limités dans le temps, on a pas mal de clients qui viennent avec des tickets.
Comme type de clientèle au centre ville il y a de tout. On a beaucoup d’étudiants, on a beaucoup de gens qui n’ont rien à faire l’après-midi, des retraités, des personnes âgées qui viennent souvent l’après-midi, des profs… Sur les quelques enquêtes qui ont été faites par des étudiants, on avait plutôt ça: étudiants, profs, retraités.
Oui il y a beaucoup beaucoup d’habitués mais après ça dépend aussi des films qu’on a… mais sur un film plus grand public on peut toucher des gens qui ne viennent pas régulièrement, mais on a quand même un noyau dur très important d’habitués.
La clientèle est très aléatoire, on peut avoir aussi bien des jeunes que des étudiants que des personnes âgées qu’on a moins maintenant parce qu’on fait plus de réduction… donc on a beaucoup plus d’étudiants je dirais.
Sans trop développer on va dire que par le fait que nos tarifs sont un peu plus élevés que la moyenne des autres cinémas, par le fait de notre programmation qui est plus «d’Auteur» que les autres cinémas de circuit et qui tendrait à se rapprocher plus de celle de notre concurrence (Utopia/ABC), on a plus dans notre clientèle de cadres plus, de CSP +* que nos concurrents. Pour les autres, la typologie clientèle est exactement la même que la moyenne nationale: beaucoup d’étudiants, les 18-25 ans sont les plus gros consommateurs, on a les 14-18 lorsqu’il y a des films pour enfants, ils n’ont pas de moyen de transport donc c’est plus facile pour eux de venir en centre ville, les familles un peu moins parce que c’est la clientèle typique des multiplexes de banlieues… Dès qu’il y a un dessin animé, Gaumont Labège et Méga CGR sont les cinémas qui explosent leurs entrées… Dès qu’il y a un film pour enfants, les familles y vont ! Nous on les a un peu moins les familles et les enfants…
* CSP : Catégorie Socio-Professionnelle
3) Qu’est-ce qui les attire dans votre cinéma ?
En grande partie les films. Je suppose qu’on vient dans notre cinéma pour les films… Après moi j’aimerais bien croire qu’il y a aussi une ambiance, un lieu, les gens qui y travaillent, etc. Les prix aussi attirent ! Face au Gaumont ou à l’UGC, à part quand on est étudiants, sinon on est vraiment moins cher… et puis c’est déjà pas mal !
Je pense la programmation. Sûrement pas le bâtiment ! Rire ! Le prix aussi peut-être !
Le tarif étudiant qui est très intéressant et beaucoup moins cher… l’habitude aussi peut-être de venir chez nous, il y a toujours une question d’habitude quand même pour un cinéma, une certaine fidélité.
On ne peut pas dire que c’est la programmation qui attire la clientèle dès lors que lorsqu’on regarde la programmation des mois à venir, on ne se dit pas tiens si on prend ce film là on va faire plus d’entrée qu’en face… ce n’est pas notre programmation qui attire la clientèle, c’est un tout. C’est effectivement le produit film mais c’est aussi la qualité perçue par le client, d’où l’intérêt d’avoir un cinéma bien entretenu, bien éclairé, et avec un confort certain.
Après le choix délibéré de sortir des films en VO, on connaît quand même la clientèle de centre ville donc on sait ce qu’il faut faire pour la conserver ! Je ne vais pas rentrer dans les détails mais voilà…
4) Quel est selon vous le point fort de votre cinéma ?
Je pense que la chose la plus importante à l’Utopia c’est la Gazette* parce qu’à partir de là, on peut se permettre de passer des films qu’on veut défendre et qui sont peu médiatisés et étant donné que les gens ont pris l’habitude de lire la Gazette et qu’on laisse une grande place au texte sur les films, ça fait une sorte de publicité pour les films. Mais certains prennent la Gazette aussi car il y a les pubs des spectacles, etc. Donc pour les films qui n’ont aucun suivi médiatique, la Gazette joue un rôle hyper important. D’ailleurs, à chaque fois qu’un nouvel Utopia ouvre on les distribue partout… Ca permet de parler des films car ils ne sont pas connus pour la plupart au début et la première page de la Gazette est aussi très importante.
* Gazette: Petit journal qui paraît toutes les cinq semaines avec programmation des films, des spectacles, etc.
La Gazette Utopia !
Je pense que c’est la programmation et l’animation qu’on met en place ! C’est un cinéma où il y a beaucoup de soirées spéciales, beaucoup de rencontres avec des réalisateurs, etc. L’esprit aussi mais c’est lié à la programmation. Le prix ne semble pas être un élément spécialement repoussant ou attirant. Et puis il y a beaucoup de films qui n’ont pas de soutien médiatique, et c’est justement ceux que nous on propose aussi, parce qu’ils n’ont pas tellement d’autres espaces pour être présentés…
Rire ! Notre contact je pense ! Je pense que c’est important, la proximité que l’on a avec nos clients…
Il n’a pas de point fort, c’est une combinaison savante de plein de points forts qui font qu’à l’heure actuelle, ce cinéma fonctionne. Confort, qualité de projection, qualité de l’accueil, et naturellement qualité des films, c’est quand même important ! Mais c’est une combinaison de toutes ces qualités là qui font que ce cinéma fonctionne.
Le cinéma Gaumont Wilson s'est intégré à l'architecture de la Ville rose.
5) Comment choisissez-vous la grille des films diffusés ?
Selon les films qui nous plaisent ! Nous on veut voir les films avant, mais comme c’est une question de temps et de moyens de voir les films à l’avance, c’est souvent les deux fondateurs d’Utopia* qui sont en ce moment à Tournefeuille qui voient les films, et aussi notre programmateur à Bordeaux qui programme tous les Utopia, qui a des contacts avec les distributeurs… donc ça nous fait un soutien de plusieurs salles, ça fait réseau donc on a plus de poids pour avoir des films… par exemple quand le Gaumont veut La Science des Rêves et qu’on le veut aussi, notre programmateur va leur dire «on va le prendre dans tous les Utopia et le garder au moins 3 ou 4 semaines…» et puis voilà, les distributeurs ils aiment bien ! Donc voilà, ces gens là voient les ¾ des films, après on se fait souvent envoyer des DVD, etc. et nous on essaie de les voir avant aussi.
* Anne-Marie Faucon et Michel Malacarnet sont les deux fondateurs des cinémas Utopia.
Je suis la programmatrice et je choisis les films en fonction de la réalité de ce qu’on peut obtenir auprès des distributeurs ! On ne peut pas obtenir tout ce qu’on veut à Toulouse puisqu’il y a des cinémas concurrents, donc on fait des demandes et elles sont acceptées ou pas. On ne présente pas tous les films qu’on souhaiterait présenter.
Aujourd’hui en plus il est de plus en plus difficile d’être tout seul sur une ville, sauf vraiment sur des films très pointus qui ont peu de copies… En général maintenant les circuits (les multiplexes), font de plus en plus d’Art et Essai, ont de plus en plus de films en VO, ce qui fait que très souvent ils imposent au distributeur d’avoir au moins une copie, donc soit au Gaumont soit à l’UGC, c’est d’abord le Gaumont qui décide de tout sur Toulouse, ensuite le distributeur va peut-être choisir de mettre une copie chez un indépendant. En tout cas avec Utopia on a pris comme ligne de conduite de ne jamais présenter le même film à Utopia Toulouse et à l’ABC. C’est ou l’un ou l’autre, mais pas les deux. Par contre Utopia Tournefeuille peut présenter un film que nous avons mais là on estime que ce n’est pas vraiment le même public, etc. On a décidé de ne pas se battre sur les mêmes films, d’abord parce qu’il y a quand même beaucoup de films qui sortent et qu’on peut quand même trouver chacun notre bonheur, et d’autre part, qu’il est inutile de multiplier à l’infini les copies parce que finalement les spectateurs ne peuvent pas se multiplier… et surtout, on veut marquer que notre concurrent réel, direct, ceux qui nous font du tort, ce sont les multiplexes, les circuits. Donc moi je veux vraiment respecter une ligne de conduite correcte avec Utopia qui est effectivement un concurrent mais un concurrent qui partage avec nous la même idée du cinéma, alors que les groupes des multiplexes ne partagent pas du tout la même idée. Je parle des groupes, pas des deux directrices des multiplexes de Toulouse qui sont des filles charmantes et qui aiment beaucoup le cinéma. Mais leurs groupes n’ont pour seul but que de prendre des parts de marché sur les autres salles, et d’amener peu à peu les indépendants à la mort. Ceci n’est pas valable que pour Toulouse. Toutes les salles indépendantes en France sont soumises à une pression de plus en plus dure des circuits, qui non seulement ont les moyens financiers de rénover, de créer de nouvelles salles, etc. mais qui en plus ont mis en place ces systèmes de cartes illimitées qui entraînent du tort aux indépendants… quelqu’un qui a acheté sa carte illimitée va éviter d’aller gaspiller de l’argent ailleurs… et donc pour que les gens aient envie d’acheter une carte illimitée annuelle, il faut que les multiplexes proposent un panel de films le plus large possible, et donc ils viennent chasser sur les terres de l’Art et Essai traditionnel on va dire… c’est-à-dire que des films qui il y a 3-5 ans n’intéressaient absolument pas les circuits, aujourd’hui, ils sont présentés en circuit !
Et ça c’est mauvais pour le cinéma à long terme parce que lorsque toutes les salles indépendantes seront soit sous perfusion de subvention, comme peuvent l’être certains théâtres par exemple, soit auront disparus… évidemment que les grands groupes ne travailleront pas à cette diversité, parce qu’à ce moment là, ce qui les intéressera c’est de présenter les films les plus porteurs… et puis on voit bien qu’en terme de cinéma ce n’est pas un soutien au cinéma dans la mesure où ils prennent des films quelques fois assez pointus, mais dès la première semaine, si le film n’a pas marché, il est éjecté ! Donc le spectateur y perd parce qu’il n’a pas eu le temps d’aller voir le film car il avait prévu d’y aller le week-end suivant et il n’est déjà plus à l’affiche ! Le distributeur qui espère faire un certain nombre de séances, ne s’y retrouve pas non plus, et donc le créateur du film y aura perdu aussi parce que finalement le film n’aura pas trouvé son public…
Nous quand on programme un film, même si le film ne marche pas, on le maintient quand même et en plus on essaie de le défendre auprès des scolaires ou auprès de tel ou tel public, on essaie de créer une animation autour, une soirée, etc. donc on lui donne un maximum de chance, on lui témoigne du respect au film ! Alors qu’un circuit, il va être d’abord et avant tout sur son profit, donc les films n’ont pas de valeur en eux-mêmes.
Le cinéma ABC est une association à but non lucratif qui existe depuis 50 ans...
Pour en revenir au choix des films… déjà dans la façon dont les programmes sont rédigés je pense qu’on le sent quand on croit absolument à un film… mais évidemment je présente aussi des films que je n’aime pas forcément ! Le cinéma est pluriel et moi je n’aime pas tous les styles, certains m’ennuient, etc. Mais bon en même temps, je sais qu’il y a des gens qui aiment un cinéma plus méditatif, ou abstrait, etc. Ca fait partie de la diversité. Par contre il y a des films auxquels je crois, auxquels je tiens, et je mets en route un certain nombre de choses pour essayer de leur trouver du public. J’ai cité Les Fragments d’Antonin, bon on a fait venir le réalisateur, mais surtout on fait un partenariat avec l’office des anciens combattants pour permettre à des scolaires de venir découvrir ce film. Il y aura eu environ 500 scolaires qui l’auront vu, ça suffit pas pour rentabiliser le film au niveau national mais en même temps, ça sera quand même quelque chose qu’un circuit n’aurait pas fait, donc les scolaires il n’y en aurait pas eu et le film aurait été éjecté au bout d’une semaine. Après il y a aussi la place qu’ils accordent sur le programme et tout ça, les films qu’on choisit de mettre en première page en général, c’est un peu nos coups de cœurs ou simplement parce qu’ils peuvent fédérer beaucoup de gens, ils peuvent plaire à un public assez large, le tout c’est que les gens après franchissent l’entrée ! Parce que souvent on a des films que peu de gens viennent voir et qui ressortent en nous disant «qu’est-ce que c’était bien ! Mais comment ça se fait qu’il y ait aussi peu de monde…». Voilà donc eux ressortent enthousiastes, donc on se dit que ça a eu une valeur d’avoir présenté ces films là, même si finalement ils auraient été vus peut-être par 500 personnes à Toulouse, ce qui est ridicule ! Il faut savoir qu’il y a des films en France qui font 10 000 entrées seulement… donc c’est très très peu mais bon en même temps quand un bouquin se vend aujourd’hui, les ventes moyennes c’est entre 2000 et 5000 exemplaires je crois, donc il ne faut pas se faire des illusions, il y a d’un côté cette immense masse de bouquins, de films et de pièces de théâtres qui seront vus par un très très petit nombre de gens, et puis après vous avez quelques productions qui sont vendues comme des produits et qui peuvent trouver des millions de consommateurs ! Quand on sort le James Bond, c’est sûr qu’on n’est pas face spécialement à un film, on est face à un produit ! Et il y en a d’autres comme ça ! Quand on voit tous les produits dérivés qu’il y a aujourd’hui sur des films, le film rapporte beaucoup moins que les jeux vidéo, les figurines, etc. qui sont vendus avec… On est face à un produit marketing plus qu’à une œuvre artistique.
Après on a besoin d’avoir aussi quelques films «porteurs» sur l’année, qui permettent d’équilibrer nos budgets. Utopia avait passé Volver au moment de Cannes, nous on avait Le Caïman et Marie-Antoinette, qui à mon avis artistiquement valent largement Volver, parce que ça c’est un petit Almodovar et ça c’est un grand Moretti par exemple… mais il se trouve que l’Almodovar a cassé la baraque ! A mon avis Utopia, grâce à un seul film va peut-être faire au moins 10 % voire plus de son chiffre d’affaire. Nous on n’a pas eu ce gros film «porteur» sur l’année et effectivement notre année va être médiocre, et quelques fois ça tient à un titre, deux titres, trois titres sur une année. Donc effectivement dans la mesure où on a de moins en mois de chance d’obtenir ces films là et en tout cas d’être seuls pour les présenter sur une ville, donc ça fractionne la fréquentation et du coup ça nous fragilise encore plus économiquement.
Là j’avais choisi le Moretti parce qu’on travaille avec la communauté italienne, par goût personnel, etc. Mais aussi, sur la même période, Pathé Distribution sortait Marie-Antoinette et Volver. A partir du moment où Utopia qui a plus de force que nous au niveau de la programmation, puisqu’ils ont non seulement les salles de Toulouse et de Tournefeuille mais aussi Bordeaux, Avignon, Utopia Saint-Ouen l'Aumône (région parisienne), plus beaucoup de salles satellites… donc eux ils ont plus de poids quand ils disent «je tiens à avoir Volver», le distributeur Pathé va nous dire à nous «bon je ne peux pas vous donner Volver mais je vais vous donner Marie-Antoinette !», et je dis bhen c’est bien, peut-être que Marie-Antoinette va très bien marcher aussi, mais il se trouve qu’il ne marche pas ! Bon voilà, c’est comme ça, on aurait pu penser qu’il allait faire un tabac aussi… donc c’était relativement équitable !
Il y avait un autre exemple en même temps qui s’était produit à l’avantage d’Utopia à ce moment là, c’était toujours Pathé Distribution, c’était sur un film de Stephen Frears: Madame Henderson présente, film anglais d’un côté, nous qui sommes Europa Cinémas, on se dit qu’en priorité on va présenter un film européen, et en même temps il y avait Le Secret de Brokeback Mountain, film américain avec un prix et tout ça… Utopia a eu Brokeback Mountain qui a très bien marché, le film de Frears n’a pas fonctionné ! Mais bon en même temps moi je n’ai pas honte d’avoir présenté un film de Frears, ce n’est pas qu’en terme d’entrées que je me positionne, je pense que c’était un film supérieur à l’autre… voilà, après c’est des choix personnels, mais effectivement l’équilibre économique des salles se joue avec quelques titres sur l’année ! Voilà comment ça se passe, mais je choisis les films aussi avec le «principe de réalité» qui choisit pour moi. Je ne suis pas que «active» là-dedans ! Mais en gros, le fait de se dire qu’on ne va pas se positionner sur un film, ça c’est une décision personnelle, qui peut d’ailleurs être parfois une erreur, notamment en terme d’entrées, mais qui se fait en fonction de plusieurs critères: films Européens d’abord, des auteurs qu’on aime bien ou un type de public qu’on imagine… par exemple je ne me suis pas positionnée sur le film de Scorsese qui va sortir la semaine prochaine (Les Infiltrés), je n’ai pas demandé ce film parce que par ailleurs il y avait La faute à Fidel qui sortait la même semaine, et que pour moi je suis convaincu que ça correspondait plus à mon public et en tout cas c’était un film que je pense pouvoir soutenir… alors que le Scorsese après tout il aura son public, de ceux qui aiment Matt Damon, plus que ceux qui aiment Scorsese d’ailleurs ! Voilà, et par expérience pour avoir sorti le précédent Aviator on faisait quatre fois moins que Gaumont donc est-ce que ça a vraiment un intérêt de présenter un film de Scorsese que les gens ne repèrent pas forcément très bien en France et à Toulouse ? Au risque de brouiller un peu les choses… Alors que le Woody Allen (Scoop) c’est évident qu’il fallait qu’on le sorte, d’ailleurs on a fait beaucoup plus d’entrées, pas que le Gaumont mais que l’UGC par exemple, et on était très très près des résultats de Gaumont, parce que Woody Allen est repéré comme pouvant être dans un cinéma Art et Essai. Pour le Scorsese aussi, une grande partie des gens qui aiment le cinéma Art et Essai font un blocage sur Leonardo DiCaprio, qui est considéré comme Titanic, point ! Donc il faut aussi tenir compte a priori de certaines réalités… Mais en même temps, on ne se positionne pas sur ce film car sur la même date il y a plein de films. Si ça avait été une période un peu plus creuse, j’aurais demandé le Scorsese, en plus j’adore Scorsese alors, je vais courir le voir ! Mais ça dépend aussi de la programmation du moment, des sorties, de l’exigence des distributeurs, certains vont demander à ce qu’on fasse cinq voire six séances par jours, alors que nous avec nos trois salles, on ne peut pas fonctionner comme un multiplexe qui va avoir un film par écran ! Nous on est obligé de mixer un peu et puis aujourd’hui il y a tellement de films qui sortent en France qu’il faut en présenter beaucoup… donc tout ça fait que ce n’est pas seulement du choix artistique, parce qu’on aime ou pas un film, il faut tenir compte de l’économie concurrentielle, l’exigence de tel ou tel distributeur, le partage des films, etc. tout en essayant de passer des choses qui nous touchent et qu’on a envie de «forcer»… Avant lorsque j’étais dans une salle unique dans une petite ville de Province, je pouvais passer tout ce que je voulais, pas à la date de sortie nationale mais je pouvais prendre aussi bien le James Bond que Les Fragments d’Antonin ! Ici ce n’est pas possible, d’abord parce qu’on nous donnerait pas le James Bond et puis ça n’aurait aucun sens de programmer ce type de films puisqu’ils peuvent sortir ailleurs… L’ABC est un cinéma classé Art et Essai donc il doit faire une programmation Art et Essai à 95 % au moins. En fait, ça démarre à 70 % et plus vous en passez de films Art et Essai et plus vous avez une subvention qui vous est attribuée en fonction du pourcentage… Notre programmation correspond en tout cas à ces films.
Pour Europa Cinémas, c’est un programme financé par l’Europe qui s’appelle Média et qui aide à une meilleure diffusion du cinéma européen qui est quand même sous représenté en Europe par rapport aux films américains... Nous on n’est pas contre le cinéma américain car il y a certains films qu’on aime présenter, mais contre l’espèce de rouleau compresseur que représente le cinéma d’Hollywood. A savoir qu’il y a des pays où à 98 % il y a que des films américains, notamment tous les pays de l’Est par exemple, tous les anciens pays communistes qui avaient en plus des créations de leur production sur place… Mais après l’effondrement du mur, ils se sont retrouvés avec pratiquement plus de production locale, et les américains sont arrivés avec des «Package», ils fournissaient des fois les salles de cinémas mais avec un studio qui fournissait les films et donc il y a des endroits où il n’y a plus d’autres films quasiment que des films américains ! En France, on est quand même très préservés de ça encore, mais je pense que c’est parce qu’il y a des gens comme nous qui se battent pour vraiment montrer qu’il y a une diversité dans le monde… Après on présente aussi beaucoup de films asiatiques, etc. mais européens d’abord, parce qu’à partir du moment où on a décidé de s’inscrire dans ce régime Europa Cinémas, ça veut dire qu’on doit être dans un état d’esprit où le cinéma européen est une priorité. En contre partie, on reçoit aussi des subventions qui peuvent aller à peu près jusqu’à 20 000 € par an. Ca ne compense pas forcément les prises de risque, mais bon c’est quand même une reconnaissance sur notre travail.
C’est pas nous qui choisissons les grilles, c’est une programmation parisienne. Paris fait la programmation, on n'a rien à dire là-dessus…
Rire ! C’est un vaste débat ! Dans le choix d’un film, on a un producteur qui met beaucoup d’argent pour produire un film. Au même moment, il va voir des chaînes de télé et des distributeurs. Les distributeurs sont des sociétés de cinéma qui s’occupent d’acheter le film pour essayer de le placer ensuite dans le maximum de salles. Mais pour cela, les distributeurs ne vont pas aller voir directement l’exploitant de cinéma, ils vont voir des programmateurs, qui sont des gens affiliés à des circuits nationaux (comme le Gaumont) ou régionaux, et les programmateurs de ces circuits là vont ensuite les proposer à un certain nombre d’exploitants. Le programmateur va ensuite négocier des copies de films et certaines conditions avec le distributeur selon sa commande, les salles dont il dispose, etc. C’est toute une alchimie et on a chacun nos méthodes !
Les différents acteurs qui participent à l'exploitation cinématographique.
Ce sont donc surtout les distributeurs et les programmateurs qui «décident» et les exploitants qui font partie d’un grand circuit comme le Gaumont, qui a un certain nombre de salles, et donc un certain pouvoir pour décider qu’un film passe dans telle ville, telle salle… Mais il est aussi fortement question de concurrence. Tout ça est une négociation entre tous les acteurs. Après je ne peux pas vous expliquer la politique réelle du Gaumont, mais vous pouvez voir le résultat !
6) Qui décide de leur diffusion ? Et du retrait d’un film de l’affiche ?
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Pour les retraits, comme la Gazette est sur cinq semaines, on programme les films un certain temps minimum. On ne va pas programmer un film une semaine et selon ses résultats le virer. On est sûr qu’on va garder un film minimum deux semaines, mais c’est très rare qu’on garde un film que deux semaines. On va dire pour ce film là sur la Gazette, on le programme sur quatre semaines, en faisant tout pour que ça marche le mieux possible, si jamais la première semaine est faible, on va essayer d’en parler, de le conseiller aux gens, etc. Donc voilà, nous on programme un temps minimum et ça c’est une grande différence par rapport à d’autres cinémas. Après il arrive qu’on reconduise un film qui cartonne dans la prochaine Gazette alors qu’il n’était pas prévu et inversement, si un film avait été programmé sur quatre semaines dans la Gazette et qu’il ne marche vraiment pas, on va le retirer avant… mais il y a toujours un temps minimum de deux semaines. Après il faut quand même survivre et puis ça dépend aussi des films qui arrivent sur la Gazette d’après, il y a des films qu’on aimerait bien garder mais tous les mercredis il y a trop de films qui sortent donc on est obligé de les retirer au bout d’un moment aussi. Mais cette réflexion se fait toutes les cinq semaines, au cours desquelles on ne bouge pas. Donc il faut penser aussi aux capacités des salles lorsqu’on programme des films. Il ne faut pas se tromper dans les grilles car si on programme une petite salle pour un film alors qu’il cartonne, c’est embêtant… C’est tout un boulot la Gazette car on la programme cinq semaines à l’avance et on la boucle une semaine avant.
Pour les retraits des films, sauf exception, je m’engage à les garder à l’affiche 3 semaines au minimum. Pour justement laisser le temps aux spectateurs de se rendre compte que le film est à l’affiche parce qu’on n’est pas obligé de suivre le rythme, et puis par rapport au distributeur pour lui donner l’assurance que bon au moins ces 3 semaines, son film ne va pas re rentrer dans un placard ! Et après si le film marche bien, on va peut-être décider de prolonger, etc. mais on n’arrête pas un film plus tôt parce qu’il ne marche pas. Pour le retrait aussi, on en discute avec le distributeur, s’il a très peu de copies, il peut en avoir besoin aussi parce qu’il a promis à un autre cinéma… Pour des sorties plus importantes comme Azur et Asmar par exemple, à la limite j’ai la copie, tant que je veux la garder, tant que j’ai des scolaires à faire, etc. on la garde. Après on rend les copies bien sûr. Après sur des films où il y a quand même un nombre de copies suffisant, on n’est pas obligé de s’arrêter à 3 semaines, il y a des films comme Indigènes qu’on a encore pour des scolaires et on l’a présenté pendant plus de deux mois ! Le Vent se lève sorti le 23 août on l’a terminé le 10 novembre ! Au début ça marche très fort et après beaucoup moins mais en même temps il y a quand même encore des gens qui n’ont pas pu venir le voir, ou autre… Pour ces films là je pense qu’il est important de les laisser centrés longtemps parce que ce n’est pas un produit qu’on jette, ce n’est pas un kleenex quoi !
C’est Paris qui décide de tout. Nous ce qu’on fait c’est qu’on enregistre les chiffres d’affaires au bout d’une semaine, on leur envoie, et eux ils se fixent par rapport à ça. Ils remplacent les films qui ne marchent pas trop par de nouveaux et ils reconduisent certains. Il y a deux ou trois personnes de la programmation qui sont sur Paris et qui travaillent avec les distributeurs… et c’est eux qui gèrent la distribution des films de tous les UGC de France, c’est national. Ils ont tant de copies à distribuer dans toute la France et c’est eux qui gèrent ça… Voilà comment ça fonctionne ! Mais une loi Européenne exige cependant qu’on garde un film au moins 15 jours à l’affiche, mais ça ne s’applique pas à tous les films. Ca dépend de la convention qu’ils signent au départ avec les distributeurs qui oblige les cinémas à garder les films au moins 15 jours.
Pour le retrait d’un film, généralement c’est financier, mais il y a d’autres choses qui rentrent en compte. On a généralement à la tête de beaucoup de sociétés de cinéma des gens qui ont déjà de la bouteille, parce que de l’expérience, parce que grosse capacité de négociation, et dans ce métier, tout se passe au niveau de la négociation. Dans les années 1940-1950 aux États-Unis, on disait que c’était la poignée de main qui valait le contrat pour produire un film. A l’heure actuelle tout est signé, tout est validé mais n’empêche que ça passe souvent quand même par une poignée de main !
7) Vendez-vous beaucoup d’abonnements ? (combien ? Pourcentage ?)
A Utopia Tournefeuille on a quasiment 50/50 voire des fois plus ! Certains jours c’est plus que 50 % d’abonnements. Le samedi par exemple à Tournefeuille on doit vendre une cinquantaine de carnets d’abonnement. A Utopia Toulouse aussi c’est plus que du 50 % d’abonnements, on est à peu près à 60/40. Il y a donc plus de clients fidèles mais c’est une fidélité assez libre car le carnet d’abonnement n’est pas nominatif, il est illimité, il est valable au cinéma l’ABC, à Toulouse, à Tournefeuille et on n’oblige pas les gens à venir un certain nombre de fois, etc. Certains viennent des fois avec des carnets d’abonnement avec des couleurs qui existaient il y a deux ou trois ans ! Donc ils restent libres… en plus les carnets ça donne l’impression d’aller au cinéma gratuitement donc forcément c’est des gens qui vont revenir, il y a peu de pertes d’abonnements.
J'aime la vie, je fais du vélo, je vais au cinéma. Ce titre de film de Francis Fourcou résume assez bien l'esprit d'Utopia !
Oui on vend beaucoup d’abonnements, oui… mais ce n’est pas seulement de la vente comme on accepte ceux d’Utopia aussi, mais 60 % de nos entrées se font avec des abonnements quand même.
On vend pas mal de cartes illimitées. Ca fait 6 ans que la carte illimitée existe mais elles sont de plus en plus connues et ont pas mal de succès. En moyenne par rapport aux entrées vendues, les cartes représentent environ 10 % des entrées on va dire…
Joker pour cette question ! Je ne peux pas vous divulguer de chiffres sur le nombre d’abonnements vendus à cause de la concurrence… Par contre, ils savent combien d’entrées on fait parce qu’on s’échange très cordialement nos entrées tous les soirs et ils sont amenés à se poser des questions tout comme nous sur pourquoi tel jour, sur tel film que l’on a tous les deux, eux ils font plus d’entrées que nous ! Pourquoi neuf fois sur dix c’est nous qui faisons beaucoup plus… on ne sait pas ! Il ne faut pas qu’on sache… Si on a les clés, on trouvera la solution ! C’est un marché hyper concurrentiel le cinéma ! Quand vous voyez que des très très grosses sociétés comme France Telecom se mettent à produire des films pour pouvoir proposer des films sur leurs téléphones portables 3G… Je peux vous dire qu’à l’heure actuelle, l’audiovisuel est l’un des secteurs qui performe le plus au niveau de la concurrence. Et nous les cinémas qui semblons être une clé, qu’on n’a rien à cacher, mais notre recette c’est notre produit secret. Nous seuls savons comment on arrive à faire nos comptes.
8) Question différente selon les cinémas:
Utopia/ABC: Depuis quelques temps, certains cinémas tels que le Gaumont, diffusent de plus en plus de films en VO et de films à petit budget alors qu’auparavant, vous en aviez presque «l’exclusivité»… Quelle est votre stratégie dans cette nouvelle configuration ?
Ca c’est le gros problème du moment, parce que suite à ce moyen de la carte illimitée, le Gaumont et l’UGC font croire aux gens qu’ils ont tout le cinéma, donc ils vont programmer ces films là en gros pour les gens qui ont la carte, pour leur dire, avec votre carte, vous pouvez voir tout le cinéma, tout ce qui existe, donc on prend un peu de tout. Mais bon quand ils sortent un film russe en VO par exemple, il est dans une salle de 60 places une semaine quoi… mais n’empêche que les gens qui aiment le cinéma, prennent la carte et vont voir ce film là dans la semaine et puis voilà, donc ça pour nous c’est très embêtant…
D’une part il y a des films super commerciaux qu’on ne veut pas prendre et même si on les voulait on nous les donnerait pas car c’est prévu pour aller dans les gros circuits pour faire plus d’entrées. D’autre part il y a des tout petits films que personne ne veut prendre et que nous on prend, les distributeurs nous les donnent avec grand plaisir même ! Ils préfèrent nous les donner à nous car ils savent qu’on va les garder un certain temps… Et entre les deux, il y a les films «porteurs» comme Babel, Scoop de Woody Allen, etc. Des films qu’on trouve super mais dont on sait que ça va marcher et c’est ces films là qui nous font vivre, car avec ces films on fait un max d’entrées, et on peut se permettre de faire beaucoup moins d’entrées sur des petits films. Et de plus en plus pour ces films là, on a le Gaumont en face et l’UGC qui se battent pour les avoir en VO en plus, et là on est emmerdés ! Parce que le Gaumont quand il sort un film, c’est cinq séances par jour, dans une salle de 300 places, et voilà ! Nous, on ne peut pas sortir assez de films, et nos salles ne sont pas gigantesques. On a eu dernièrement un gros souci sur La Science des Rêves où le Gaumont et l’UGC ne voulaient pas qu’on l’ait donc ils l’avaient pris tout les deux, en VO de préférence… mais bon comme on a un programmateur etc. on a quand même réussi à l’avoir en VO, il a fait moins que ce qu’on pensait mais bon ça arrive, mais ça c’est vraiment le grand souci. Pour l’instant, on arrive à s’arranger avec les distributeurs, ça se passe plutôt bien, mais s’il y a un autre multiplexe qui s’ouvre à Toulouse et qui fait la même chose, on va finir par être un peu coincés quoi. Et même là on s’en sort bien parce qu’on a Tournefeuille, car les films porteurs sont donnés au Gaumont, à l’UGC et à l’Utopia Tournefeuille, mais le distributeur ne veut pas les donner parfois à Utopia Toulouse car il est en centre ville… Donc on prend le film sur Tournefeuille trois à quatre semaines et on le rapatrie sur Toulouse si on peut, si le Gaumont l’a arrêté, s’il n’a pas fait des tas d’entrées…
Ca se passe comme ça car il y a un certain nombre de copies, tirer une copie ça coûte très cher, donc ils essaient de ne pas tirer des copies inutilement. S’ils disent par exemple centre ville de Toulouse deux copies une VO et une VF donc voilà ! Car parfois selon les films, tirer trois copies ils y perdent de l’argent donc c’est pas intéressant pour eux. Mais dans ce cas là il y a un médiateur qui fait partie du CNC et qui règle des problèmes lorsqu’on refuse de nous donner une copie d’un film…
En fait ça se passe comme ça, le producteur a investi dans le film, le distributeur a investi dans la copie, le matériel, etc. et l’exploitant fait vivre le film en vendant les tickets. A partir de ces tickets là, la somme est coupée en deux et la moitié est donnée au distributeur qui finance sa copie, le producteur, etc. C’est pour ça que l’argent gagné par les cinémas doit être suffisant pour rembourser tout ce qui a été fait avant parce que tout repart de là ! Le premier remboursement du film (après il y a le passage télé, les DVD, etc.), c’est le ticket de cinéma ! Et c’est pour ça que souvent, entre un Gaumont salles à 400 places, cinq fois par jour et un ticket tarif plein à 9,10 € ou Utopia deux fois par jour, salle de 200 places à 5,50 €, voilà, pour certains films, les distributeurs font vite leur choix.
Nous notre seul protection face à ça, c’est que nos abonnements soient valables à l’ABC et à l’Utopia, pour que les gens aient aussi un choix s’ils veulent voir un film Art et Essai… C’est quelque chose qu’on voulait faire depuis longtemps et la carte illimitée a accéléré ce choix, mais c’est dérisoire par rapport à ce qui arrive… Si Gaumont et UGC continuent à fonctionner comme ça et si ça marche pour eux, on risque d’être embêté… mais bon on verra bien. On n’a pas de stratégie si ce n’est que se battre le plus possible pour avoir les films, promettre de les garder quatre ou cinq semaines, bien les programmer pour essayer de faire des entrées, les faire durer longtemps s’ils marchent pour prouver qu’un film va rester 6 mois mais qu’il fera le même nombre d’entrées au final que dans les autres cinémas… donc voilà, on fait comme ça… mais pour l’instant ça va. C’est un équilibre fragile on va dire, on dépend beaucoup des films, mais il y a plusieurs Utopia derrière qui soutiennent car on a un fond de soutient. Il y a une organisation car Utopia a 30 ans d’histoire, car les deux mêmes personnes qui le dirigent ont de l’expérience et ont dû fermer un nombre de cinémas incalculables, donc maintenant ils ont trouvé la technique donc là ça tient le coup !
On lutte comme on peut contre ça… très très difficilement. A la limite la seule chose qu’on pourrait faire c’est faire appel au médiateur qui est une personne qui peut discuter de tous les litiges qu’il pourrait y avoir sur la programmation et donc insister pour obtenir tel film parce qu’on estime qu’il nous le faut, etc. Mais aujourd’hui on ne peut pas faire appel au médiateur pour tout et puis le multiplexe a sa copie et tout ce que peut faire le médiateur c’est souvent d’obliger le distributeur à en donner une autre à l’indépendant… mais on est dans un rapport de force qui de toute façon est absolument à notre désavantage. L’autre fois Gaumont avait 9 films en VO sur 14 ! Là effectivement ils ont pris une partie du public… surtout quand vous savez que pour 20 € vous pouvez y aller autant de fois que vous voulez dans le mois, vous pouvez en voir des films, ça coûte rien quoi ! Nous on ne peut pas faire ça… eux ils perdent de l’argent sur chaque entrée. Le calcul moyen c’est que les gens qui ont payé 20 €, vu qu’en moyenne les gens vont entre trois et quatre fois par mois, donc finalement ça fait un prix normal. Mais quelqu’un qui va se dire j’y vais huit fois par semaine ou plus, ce qui est possible avec cette carte, donc là le cinéma perd de l’argent, et un grand groupe peut se permettre de faire ça, mais nous on ne peut pas ! Sachant en plus que c’est illimité pour 20 € par mois mais sur chaque entrée vous payez des taxes, des droits de diffusion musique, etc. et ça c’est des charges qui sont fixes ! Et il faut savoir que le distributeur lui n’accepte pas une entrée à 2 €. Sur les cartes illimitées, le distributeur se fait rémunérer au moins autour de 4 €. Donc pour quelqu’un qui consomme beaucoup de films, il coûte de l’argent au groupe. Mais ça compense car ils savent que certains vont utiliser leur carte au maximum et d’autres qui ne vont pas l’utiliser. C’est le principe d’une mutuelle, quelqu’un qui est souvent malade va coûter beaucoup d’argent et d’autres moins alors qu’ils cotisent et font rentrer de l’argent dans les caisses… donc eux ils arrivent à équilibrer mais nous dans un cinéma comme ça qui n’a rien d’autre autour, si on est obligé ne serait-ce que sur 100 entrées par mois de payer plus au distributeur qu’on encaisse réellement, on met la clé sous la porte très vite ! Il y a des choses qu’on ne peut pas faire mais qu’eux peuvent faire parce qu’ils sont producteurs, distributeurs et exploitants ! Gaumont, Pathé et UGC sont dans toute la chaîne du cinéma ! En plus, quand ils mettent leurs films sur leurs écrans, ça ne leur coûte pas cher…
UGC: Contrairement à d’autres cinémas, vous continuez à diffuser de la VF… A ce niveau, quelle est votre stratégie ?
On essaie de satisfaire le client, donc on essaie de faire moitié version française et moitié version originale, comme ça tout le monde est content. Mais ça dépend des fois, en ce moment par exemple il y a beaucoup de VO. Vous avez quatre films importants en VO (Babel, Borat, Le Dahlia Noir, et Scoop).
En général les grosses productions on les fait en français et pour les plus petites, on fait un peu d’Art et Essai quoi… Ca dépend du type de film en fait, mais c’est toujours Paris qui décide alors... Bon des fois on fait des demandes mais c’est pas forcément accepté.
Après lorsqu’on a de la VF, c’est pas toujours une volonté, on a parfois du mal à avoir de la VO. La distribution a on va dire du mal à nous donner des VO lorsqu’il y a peu de copies… On «subit» donc de la VF parfois…
Le cinéma UGC qui a refait sa façade récemment tente de luter contre le géant Gaumont d'en face.
Gaumont: Depuis quelques temps, vous diffusez de plus en plus de films en VO… A ce niveau là, quelle est votre stratégie ?
Rire ! Joker aussi ! Là aussi je ne peux pas dire grand chose mais il suffit de regarder la programmation des concurrents de la ville, et il suffit de voir les entrées de tous les concurrents de la ville qu’on a et de faire une rapide analyse. En France, d’une année sur l’autre, les entrées augmentent ou diminuent d’à peu près 20 millions de spectateurs. La majorité des sites suivent cette courbe-là. Ca augmente une année de 20 %, ça diminue une année de 15 %, ça augmente de 25 %, etc. Il y a des années critiques qui font que les entrées explosent et d’autres où les entrées s’écrasent.
Certains cinémas qui ont choisi d’avoir une programmation différenciée, voient leurs entrées d’une année sur l’autre à peu près stables. C’est notre cas. C’est-à-dire que les années, comme l’année prochaine où on peut estimer qu’il y aura beaucoup de versions françaises de gros gros films américains, les multiplexes vont faire énormément d’entrées. Nous on n'en fera pas beaucoup parce qu’on a déjà notre clientèle et parce qu’on va faire de la VO sur ces films là. Cette année qui se termine, c’est exactement le contraire, il n’y a pas eu de gros gros films américains, donc nous on a sorti nos films d’auteur en VO, etc. Cette fin d’année, les entrées se cassent la gueule partout, alors que nous, on a quasiment pas bougé. Nous on est hyper stables d’une année sur l’autre. Le problème c’est que l’année où le cinéma va exploser en terme d’entrées parce qu’il y aura eu 200 gros blockbuster américains, bhen nous on ne bougera pas ! On aura même un peu les boules ! Par contre l’année où il y aura aucun film, bhen nous on sera plutôt souriants parce qu’on aura limité la casse.
Après on passe un peu plus de VO à l’heure actuelle qu’il y a presque 6 mois, mais c’est le marché qui veut ça… il n’y a pas de grosses productions donc nous on sait que si on veut faire des entrées, il vaut mieux qu’on tape un peu plus dans la VO… Déjà là je vous donne des clés ! Allez poser les mêmes questions à Méga CGR Blagnac, et demandez leur pourquoi alors qu’ils font le même nombre d’entrées que nous par an en moyenne, en ce moment, on fait 5000 entrées de plus qu’eux par semaine ! Posez leur la question sur qu’est-ce qu’il faudrait qu’ils passent comme programmation pour limiter la casse en cette période de «disette». Cette période où il y a du film français d’auteur, Ne le dis à Personne, où il y a de la comédie «franchouillarde» excellente, où il y a des films américains hors circuit comme Little Miss Sunshine qui dure, nous sommes les seuls à Toulouse à l’avoir… que faire contre ça ? Sachant que Méga CGR passent que de la VF… Mais c’est aussi l’intérêt qu’a la clientèle d’aller voir des films qui rentre en jeu. Si vous mettez de la VO à Méga CGR Blagnac, le cinéma fait encore moins d’entrées qu’il n’en fait à l’heure actuelle. Ce n’est pas une question de ressenti artistique, la clientèle de Blagnac, c’est le Leclerc, c’est la clientèle d’hyper marché, c’est la même qu’en face du Gaumont Labège, il y a le centre commercial, il y a Carrefour… Il y en a un qui propose des prestations plus qualitatives, qui arrive à maintenir ses entrées et même à faire de très très beaux scores familiaux… Le Chabat (Prête-moi ta main) à Labège fait de très très belles entrées, et Blagnac qui fonctionne sur un système un peu médium: produit commercial près d’un centre commercial, des tarifs intéressants, mais pas d’attractivité…
9) Ces dernières années, le téléchargement illégal de films sur Internet a pris une ampleur considérable… Quelles en sont les conséquences pour votre cinéma ?
C’est pas notre cinéma qui est téléchargé. Nous on ne voit pas la différence. Par rapport aux pourcentages qui indiquent une baisse de fréquentation, on est souvent au dessus des prévisions catastrophiques et tout ça… Moi je pense que les films qui se téléchargent c’est pas les films qu’on passe. Enfin on doit pouvoir télécharger les films qu’on passe mais plus tard je pense… donc ça nous touche pas. Après ça c’est personnel que ça soit pour la musique ou les films, on prend les gens pour des cons. On fait beaucoup de publicité, alors que les cd, les DVD ou les places de cinémas sont chères… Mais pour suivre les discussions il faut voir tel ou tel film par exemple mais payer toutes les semaines le cinéma à 9,10 € comme dans certaines salle, c’est pas possible donc ils téléchargent… Nous on essaie vraiment de faire payer à nos clients le prix le plus bas possible pour qu’on survive et qu’on puisse venir au cinéma, mais c’est pas la même politique partout…
Moi je suis sûr et certain que le téléchargement est mauvais pour le cinéma, mais certains films comme le dernier James Bond qu’il soit téléchargé ou pas il va gagner des millions… Mais après, tout dépend des cinémas aussi. Certains cinémas Art et Essai fonctionnent en reprenant des gros films «en retard», ceux là sont forcément lésés, comme les cinémas municipaux tels que celui de Blagnac… il y a des aides nationales pour avoir des copies et leur but c’est de passer par exemple Da Vinci Code mais trois semaines après… donc ces cinémas là en pâtissent du téléchargement, ceci dit, ils survivent avec les subventions… Après nous Utopia on n'en souffre pas tant que ça, l’ABC je ne pense pas que ça soit le téléchargement qui les a mis dans une mauvaise situation, je pense vraiment que ce n’est pas ces films là qui sont téléchargés. Après ils sont parfois téléchargés plus tard car ils sont introuvables en DVD vu que personne n’aura voulu les diffuser, etc.
Après est-ce que les films à petit budget finissent par être sanctionnés à cause du téléchargement des films à gros budget ou porteurs qui rapportent plus ? Oui mais les producteurs et les distributeurs de ces films sont différents aussi… Ce n’est pas la même personne qui investit dans James Bond qui investit dans Libero ou dans Les Lumières du Faubourg !
Moi je pense au fond que le problème du téléchargement c’est juste une réponse au problème de la production cinématographique actuelle. Il y a trop de films, on ne peut pas voir tous les films, on ne peut pas se payer tous les films, tous les mercredis, il y a 20 nouveaux films qui sortent !
Oui il y a des conséquence ça c’est sûr ! Par exemple la fréquentation des jeunes a énormément diminuée. Mais ce n’est pas que dans notre cinéma, c’est un peu partout, même dans les cinémas commerciaux… et c’est dans toute l’Europe. Mais la pratique du DVD aussi joue sur la fréquentation des cinémas. On voit bien que les pratiques pour regarder des films sont entrain de changer… La sortie en salle de cinéma n’est plus obligatoire, les gens ont l’habitude de regarder des films de plein de façons et forcément ils vont moins au cinéma. Il n’y a pas que le téléchargement, il y a le temps que les gens passent devant l’ordinateur aussi, enfin voilà, les journées n’ont que 24 h, si vous passez deux heures et demie sur un ordinateur, et puis pour les ados vous téléphonez pendant 1h à votre copine… c’est du temps que vous ne passerez pas à faire autre chose, comme par exemple aller au cinéma.
C’est sûr qu’il y a des conséquences mais au niveau de l’importance de ces conséquences je ne les connais pas…
Aucune conséquence ! Arrêtons de dire que le téléchargement ça bousille l’exploitation, ce n’est pas vrai. Le cinéma est en crise depuis qu’il existe ! Les salles de cinéma sont en crise depuis qu’elles existent ! On a touché un plancher à la fin des années 70, début 80, on avait 116 millions de spectateurs. Depuis nos entrées ont raugmenté avec l’arrivée des complexes puis ensuite des multiplexes, surtout les multiplexes… On a atteint un plafond en 2004 avec environ 195 millions de spectateurs alors que le téléchargement existait, l’année dernière on est descendu à 174 millions de mémoire (chiffres exacts sur le site du CNC) et cette année on va terminer à 180 millions à peu de choses près… Donc elle est où la perte de spectateurs là ?!
Recettes des entrées cinémas en France de 1996 à 2005 (chiffres CNC)
Le cinéma est en crise parce qu’à chaque fois qu’il a essayé de se moderniser, ça a entraîné des coûts énormes, avec l’attente d’augmenter le nombre de spectateurs. Là il se trouve qu’on a des produits en France, des multiplexes et des salles de cinéma plus classiques, qui sont formatés pour recevoir à peu près, pour pas perdre d’argent, environ 200-210 millions de spectateurs par an. Donc on ne les atteint pas donc de suite c’est le téléchargement. Et ça vous trouverez qu’une seule personne au monde pour vous le dire: c’est moi ! C’est moi parce que ça fait 20 ans que je travaille dans le cinéma et il me reste 20 ans à faire et je suis convaincu que dans 20 ans on sera toujours aussi nombreux. Il y aura toujours autant de salles, et il y aura toujours autant de spectateurs dans les salles.
Le cinéma c’est un certain nombre de spectateurs qui sont les 18-25 ans, et on perd peut-être une grosse partie des 18-25 ans parce que c’est eux qui téléchargent le plus et donc du coup ils ne vont plus au cinéma. D’un autre côté, le «Papy boom» arrive, on a plein de gens qui ont 60 ans et qui ont besoin de loisirs. Ils ont bénéficié de la réduction du temps de travail, ils arrivent à la retraite, et ce n’est pas eux qui auront le plus de difficultés pour venir au cinéma. Donc ils ont du temps et des moyens pour les loisirs et ils sont entrain de remplacer les 18-25 ans. Mais là encore, on va dire effectivement, «on est entrain de perdre une quantité de spectateurs énorme chez les jeunes, donc l’exploitation va mal !». Non, pour l’instant ça ne se ressent pas trop dans les chiffres ! Le cinéma a toujours été en crise, on est toujours en crise. D’accord ça pourrait aller mieux, on serait peut-être à 210 millions de spectateurs s’il y avait pas le téléchargement illégal, mais que je sache on n’est pas à 150 millions de spectateurs non plus ! Après on a encore des spectateurs chez les jeunes quand même. Comme tout, le téléchargement c’est quelque chose d’illégal et donc ça attire. Il y en a beaucoup à l’heure actuelle mais les premiers chiffres montrent une stagnation du nombre de téléchargements par mois. Si on arrive à quelque chose d’équilibré entre le nombre de téléchargements et le nombre de spectateurs dans les salles, ça va. Ce qu’il ne faut pas, c’est que le nombre de téléchargements explose. A nous de proposer un produit qui fera en sorte que les gens seront plus attirés par le produit salle que par le produit téléchargement illégal ! C’est le principe du cinéma numérique. Quand la projection sera entièrement numérique, on aura une qualité d’image qui sera encore supérieure… et forcément ça attisera la curiosité des gens, donc on aura encore des spectateurs. Et puis le jour où on verra que ça baisse encore on fera autre chose, la 3 D par exemple. Il y a toujours eu une évolution du cinéma. Dès que ça s’est cassé la gueule on a refait les salles, mais avant ça on est passé du mono au stéréo puis au son numérique. Après on a commencé à sortir les premiers projecteurs numériques, là c’est entrain de se développer… A savoir qu’avant, jusqu’au début des années 70, on avait que des écrans uniques en centre ville, il y avait que des grandes salles de cinéma avec 200, 300, 600 places voire plus, avec des balcons, etc. Les ventes ont commencé à chuter, et d’un seul coup quelqu’un a dit «tiens bhen on va casser ces grandes salles uniques et puis on va faire plusieurs salles dedans…», donc ces grandes salles uniques ont été tronçonnées, coupées en deux, trois, quatre salles… ça a permis de proposer plus de films, sur moins de temps, vu qu’à l’origine avec une seule salle, un film restait six mois à l’affiche. Après le nombre de clients a commencé à baisser, donc on a changé les films plus souvent, puis les entrées ont continué à baisser, donc on est revenu sur les grands écrans, les premiers multiplexes sont donc apparus… au même moment, on est passé du son stéréo au son numérique, etc. A chaque fois, le cinéma a su retomber sur ses pattes ! A chaque fois !
Alors téléchargement illégal oui, je pense que l’ALPA* a raison par le biais de Nicolas Seydoux et tous ceux qui bossent avec lui de faire la chasse aux gros téléchargeurs, c’est-à-dire, aux vrais pirates, ceux qui téléchargent 24/24 h, ceux qui gravent sur des DVD et qui les refourguent à leurs potes ou qui les revendent… ceux-là oui, effectivement c’est une vraie plaie, ceux-là il faut les combattre, les arrêter, les juger et les condamner… Après quand vous parlez de jeunes de votre âge qui téléchargent et que du coup ne vont plus au cinéma, etc. Je ne pense pas qu’ils fassent partie de la même catégorie de pirates ! Les jeunes de votre âge qui vont télécharger dix, vingt films, ils vont les graver, ils vont les regarder deux, trois fois, mais après il leur manquera quand même quelque chose, c’est la notion de spectacle en groupe dans une grande salle. Et ça c’est inaliénable, ce n’est pas quelque chose que l’on peut enlever comme ça ! Je suis d’un naturel optimiste, et on peut me sortir tous les palliatifs à l’achat d’une place de cinéma, les gens ont besoin d’un spectacle en commun, et tant que ça existera, le cinéma s’en sortira. Il y a beaucoup plus de salles de cinéma à l’heure actuelle que dans les années 80.* ALPA = Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle créée en 1985.
10) Quelles mesures prenez-vous concrètement pour lutter contre ce «cinéma gratuit» ?
Nous on ne lutte pas contre le téléchargement. De toute façon les seules mesures qu’il y a en ce moment contre le téléchargement c’est de passer un appel à la délation avant un film disant que «le téléchargement illégal est interdit, si vous voyez quelqu’un filmer dans cette salle signalez-le…», donc nous on le coupe bien sûr… mais il y a un peu mieux à faire pour essayer de régler le problème que ça…
On a aucun moyen, le seul moyen de lutte sur du long terme c’est que le cinéma reste un lieu convivial, plutôt que de rester dans son coin à regarder une vidéo chez soi, ayons le plaisir du groupe, etc. Voilà donc on essaie de faire des animations, des fois de faire des pots, de mettre un peu de musique… d’accueillir des choses un peu différentes pour qu’on puisse encore avoir du plaisir à se retrouver au cinéma !
Il y a des mesures de surveillance, il y a des spots qui passent dans les cinémas pour prévenir contre le téléchargement illégal sous peine d’amende mais ça n’empêche pas les gens de télécharger… Il nous est arrivé une ou deux fois d’attraper des personnes qui filmaient avec un caméscope dans la salle mais c’est pas évident…
Il y a eu des baisses dans les ventes par rapport à la moyenne de l’an dernier mais c’est plutôt général. Ce n’est pas forcément dû au téléchargement mais peut-être au pouvoir d’achat, l’inflation, etc. Il y a beaucoup de choses qui rentrent en jeu derrière. Mais c’est aussi dû à la programmation, ça c’est sûr, à la qualité de la programmation, aux films qui sortent…
Mais même avec le téléchargement, les gens aiment toujours le cinéma et je pense qu’ils aimeront toujours y aller. Je ne pense pas que le cinéma risque de disparaître ! Au contraire, notre politique c’est d’ouvrir de plus en plus d’UGC. Il y en a un qui vient d’ouvrir dans le nord d’ailleurs, un grand UGC Ciné Cité…
Pour les mesures contre le piratage, il y a l’ALPA qui s’en occupe. Elle nous a recommandé de prendre des mesures au niveau des salles de cinéma, de passer dans les salles voir si personne ne filme, les distributeurs ont rajouté des panneaux pour certains films (le téléchargement illégal est interdit et tue le cinéma, etc.). Il y a aussi des mesures prises, des vérifications de bandes passantes chez certaines personnes, il y a eu des attaques au pénal, etc. Ces mesures sont utiles et nécessaires. Si je dis que le téléchargement n’est pas un danger aujourd’hui, c’est justement parce qu’il y a ce genre de mesures que prend l’ALPA ! Je pense que je dirais complètement autre chose si aucune mesure n’était prise. Quasiment tout le monde aujourd’hui a un ordinateur dans les grandes villes, beaucoup ont l’ADSL et oui effectivement ça peut représenter un danger si aucune mesure n’était prise.
11) Pensez-vous que les places de cinéma sont devenues trop chères aujourd’hui ?
Chez nous, je trouve que payer 5,50 € ou 4,20 € en prenant des tickets d’abonnement pour aller au cinéma, c’est largement supportable. J’ai été étudiant auparavant, j’avais mon carnet d’abonnement, j’allais au cinéma une à deux fois par semaine, et ça allait… pourtant j’étais boursier, je bossais à côté, etc. Après c’est un choix, par rapport au prix de location qui est de 3 € en moyenne, payer 4,20 € pour aller au cinéma ça peut aller. Après pour les personnes en difficulté, il y a une séance à 3,50 €, etc. C’est aussi un choix à faire pour aller au cinéma, c’est une sortie. Après nous, on ne peut pas faire moins car il faut penser au fonctionnement… On a augmenté nos prix récemment avec les travaux mais c’est notre augmentation décennale, car on est obligé avec l’inflation qui augmente, le prix de l’EDF, etc. Mais là pendant 8 ans les prix ne vont pas augmenter !
Moi je pense que le prix, on le voit bien quand les gens veulent voir un film, vous leur mettez à 10 €, ils y vont quand même ! Et quand on a un film comme le dimanche de la semaine dernière Je m'appelle Elisabeth où la séance était à 2 €, bon il y a un peu plus de monde, mais ça ne fait pas un tabac simplement parce que le film est à 2 €… Quand vous voyez des opérations comme la fête du cinéma, les gens vont voir le film qu’ils auraient vu d’une façon un peu plus chère, ça ne leur donne pas envie d’aller forcément découvrir des films qu’ils n’avaient pas envie de voir… donc le prix n’est pas un vrai argument.
Après le cinéma est peut-être devenu trop cher mais n’empêche que si on veut rémunérer les gens sur leur travail… dans le cinéma, il y a des taxes, il y a le distributeur à payer, il y a le coût du film en lui-même à rembourser d’une certaine manière au producteur et il y a des gens à faire vivre dans une salle… encore que nous on est que 8, on n’a pas de vigile, etc. Mais il faut savoir que les multiplexes se font plus de bénéfices avec les confiseries qu’avec les places de ciné. Donc pour eux le film est là pour attirer les gens et puis la plupart des salaires sont payés par la pub et les confiseries.
Je pense que oui, les places sont devenues chères. Le tarif plein est à 8,50 € pour les salles 1 et 2 et 8,10 € pour les autres salles. Le tarif étudiant à 5,50 € est intéressant par rapport au concurrent d’en face mais sinon pour les autres tarifs ça fait un peu cher…
Pour le prix, on dit que les prix sont chers mais peu de gens paient le plein tarif !
Le cinéma est le loisir le moins cher, il l’a toujours été, il l’est encore et il le sera toujours ! Trouvez-moi à l’heure actuelle ne serait-ce que dans le centre de Toulouse un loisir qui prenne 2h de temps, voire plus à ce tarif là. Et on ne peut pas voir le cinéma chez soi, on voit des films de cinéma chez soi, pas du cinéma ! Et c’est pour ça qu’on a encore 180 millions de spectateurs en France ! C’est parce que ce n’est pas la même chose ! Ceux qui ne voient pas la différence sont soit des gens qui n’allaient déjà pas ou peu au cinéma, soit des gens qui y vont encore parce qu’ils sont poussés pas des gens qui vont au cinéma et qui ne voient plus une différence réelle entre leur installation personnelle et ce que le cinéma leur offre. Ce qui veut dire que techniquement, le cinéma n’évolue pas suffisamment rapidement. C’est tout ce que ça veut dire ! Là encore, l’exploitant est en cause et doit se remettre en question de façon à évoluer plus rapidement. Mais le cinéma n’évoluera plus rapidement que dès lors que le cinéma sera réellement «en crise» ! Et il a toujours réagi au moment où il était au creux de la vague, c’est pour ça qu’il existe encore, et qu’on est tous fier de travailler là-dedans et qu’on dit qu’on fera tout pour que ça continue !
12) Quelles sont vos perspectives d’évolution pour l’avenir ?
Utopia a une certaine façon de faire du cinéma, qui pour l’instant a plutôt fait ses preuves et le but c’est qu’il y en est le plus possible qui s’ouvrent comme ça… Sans être prétentieux, ça dure dans le temps, il y a des cinémas Art et Essai qui ont beaucoup plus de soucis que nous, donc voilà, on essaie d’ouvrir d’autres Utopia ailleurs. Il y a plein de villes en France dans lesquelles vous ne pouvez pas voir ni Libero, ni Les Lumières du Faubourg ni même Babel en VO ! Il y a plein d’endroits où il y a que des multiplexes, il n’y a pas un cinéma en centre ville… Donc le but c’est ça, qu’Utopia survive et qu’il y est d’autres cinémas ailleurs ou des salles comme ça en tout cas.
Le cinéma ABC a des problèmes financiers pour se restructurer, pour se rénover. On a un problème pour trouver un budget d’investissement, pas de fonctionnement. Pour le fonctionnement, on ne demande pas la charité, ça fait 50 ans que le cinéma ABC existe avec des hauts et des bas, avec des années difficiles et d’autres moins… mais en même temps c’est une association à but non lucratif, donc les personnes qui s’en occupent ne comptent pas vivre avec ça… L’ABC n’a pas de problème de fonctionnement, il a un problème au niveau d’un projet architectural, il vaut 2 400 000 €, et évidemment, une salle indépendante comme la nôtre ne peut pas avoir engrangé cette somme-là. C’est à ce niveau là qu’on a des problèmes, parce que les collectivités territoriales ne sont pas convaincues qu’il y a un intérêt à nous aider à nous rénover et à nous faire vivre peut-être… Alors bien sûr si on devait rémunérer des actionnaires, ils nous demanderaient plutôt de passer le James Bond que de passer Les Fragments d’Antonin ! Mais effectivement notre mission c’est justement d’aider Les Fragments d’Antonin à trouver son public. Même si on ne peut pas tout faire, comme on ne peut pas obliger les gens à venir voir un film s’ils n’ont en pas envie ! Mais on peut simplement essayer de lutter un peu contre le courant de l’hyper consommation culturelle.
Nos perspectives sont donc absolument liées aux décisions que vont prendre les élus sur les travaux ! S’ils nous aident suffisamment, on pourra continuer et proposer des choses plus conviviales parce que ça compte beaucoup aussi et donc, espérer maintenir nos fidèles et peut-être gagner des nouveaux spectateurs… mais si on ne peut pas faire les travaux c’est la mort ! L’aide proposée pour l’instant est vraiment ridicule… les discours disant «on veut absolument vous aider…», moi j’attends des actes, or pour le moment les propositions de financement qui ont été faites sont ridiculement faibles… Et tout comme pour les cartes illimitées, l’ABC n’a pas une structure derrière qui lui permette d’aller chercher des financements ailleurs. Il a soit les collectivités, soit ses fonds propres ! Et les fonds propres ne sont pas suffisants pour compléter ce que les collectivités avancent. Et continuer comme ça sans faire de rénovation n’est pas possible, au niveau des lois déjà, des règles de sécurité qui ne sont pas du tout respectées, du fait qu’on ne peut pas accueillir de personnes handicapées et que ça gêne un peu, et au niveau de la qualité technique tout simplement, les projections ne sont pas suffisamment bonnes, etc. Ca ne sert à rien de changer un objectif quand vous avez un bâtiment pas attrayant en plus… A partir du moment où les normes de sécurité nous imposent de faire des travaux, il faut aussi qu’on les fasse pour que le cinéma soit plus attractif ! Là aussi les multiplexes ont montré aux gens que c’était agréable de voir un film dans de bonnes conditions techniques et quand on est bien assis… donc vous ne pouvez plus proposer une image un peu floue, du son moyen, etc. or nous c’est ce qu’on a, et c’est déjà un miracle qu’on arrive à donner cette qualité vu les projecteurs et le matériel qu’on a parce que les projecteurs ont 40 ans !
Une décision doit être prise avant la fin de l’année normalement mais comme on nous balade de deux mois en deux mois, donc on verra bien !
Le cinéma ABC en attente de financement pour se rénover...
Notre but c’est d’avoir de plus en plus de clients bien sûr, c’est toujours pareil ! Après pour évoluer il va falloir s’agrandir, ça c’est sûr. On va rénover d’abord, ça va peut-être se faire l’an prochain, il y a un budget qui a été signé pour rénover les salles et les sorties de secours.
Il faudra toujours continuer à s’adapter ! Pour prendre un autre exemple, dans l’industrie automobile, une Renault 5 il y a 25 ans valait 30 000 francs dans ces eaux là, à l’heure actuelle, une Clio nouvelle génération, c’est plus du double ! C’est plus que le coût de l’inflation ça ! C’est beaucoup plus que l’inflation pourquoi ? Parce que les véhicules ont changé, la R5 pesait 450 kg, la dernière Clio fait 1 tonne, on a rajouté plein d’éléments de sécurité car ça intéressait le client… c’est une forme d’évolution. Plus on avance dans le temps, plus on a besoin du confort, du qualitatif, etc. La place de cinéma c’est pareil ! Avant, la place c’était un strapontin en bois, un son mono… c’était pas confortable mais seulement il y avait l’attrait de l’image, mais celui-ci diminuant avec l’arrivée de la télé puis du magnétoscope dans les foyers, il a fallu s’améliorer donc on a évolué. Les fauteuils sont devenus plus confortables et plus larges, les écrans sont devenus géants, le son est devenu numérique, l’image va bientôt devenir numérique, etc. Tant que le cinéma conservera son pouvoir d’adaptation, on aura toujours le même nombre de clients à peu de chose près. Quand je dis qu’on est tombé au taux le plus bas à 120 millions d’entrées, ça a été le pire. Dans les années 60 on était à 300 millions de spectateurs, alors c’est sûr que là on est à 200 et il n’y a pas de crise. A l’heure actuelle, notre point mort est à 160 millions au niveau national, pas pour que les cinémas gagnent de l’argent. Ce point mort correspond à notre nombre de clients nécessaire pour qu’on ait encore une société viable. Après qu’il y est des cinémas qui ferment parce qu’ils ne sont pas rentables, qu’il y en est d’autres qui se restructurent, ça, ça a toujours été le cas… Gaumont a quand même déposé le bilan trois ou quatre fois durant le siècle. Ce n’est pas nouveau, même quand il y avait 300 millions de spectateurs en France Gaumont fermait ! On ferme on rouvre, on ferme on rouvre… Pourtant Gaumont est toujours renaît de ses cendres, Parafrance n’existe plus, d’autres exploitants ont disparu, UGC est une société qui n’a que 30 ans et qui a été créée sur les cendres de diverses autres sociétés… Je veux dire que tant que le cinéma s’adaptera et il trouvera toujours le moyen de s’adapter, entre 160 et 190 millions de spectateurs, il y aura toujours des gens en salle, il y aura toujours des salles et il y aura toujours une exploitation normale. C’est sûr que les financiers préfèreraient qu’on soit 300 millions, qu’il n’y est pas de VHS, parce que quand le magnétoscope est arrivé on a crié la mort du cinéma, etc. et pourtant on n’est pas mort ! Et pourtant ça remonte à plus de 25 ans… on s’en est sorti ! Il y a toujours des gens dans les salles, il y a toujours des cinémas et il y aura toujours des cinémas ! C’est une industrie qui est relativement jeune par rapport à d’autres industries, mais qui a beaucoup plus de chance de perdurer que d’autres industries. On ne parlera plus d’industrie du pétrole dans un siècle. Le cinéma existera toujours par contre ! Il évoluera, il y aura de la 3D, de la vraie 3D sans lunettes spéciales, ni autre… Avec la projection numérique, on aura la sensation que l’image sort vraiment de l’écran… C’est les tout nouveaux écrans OLED à matrice active*.
* Un écran OLED (Organic Light Emitting Diode) à matrice active n’est pas rétro éclairé, il est lui-même éclairé. L’image ne vient pas de derrière l’écran mais de l’écran. Chaque point (pixel) est éclairé à une intensité différente, et donc la différence de luminosité et de contraste donnera une image en 3D !
Ecran OLED flexible (UDC)
Prototype 2005 écran OLED 14". Les futurs écrans de cinémas se dessinent...
Enquête réalisée par Ryad KOUACI et Alexis LAMBIN.
Un grand merci à ceux qui ont pris le temps de répondre à nos questions pour cette enquête !