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Chronique de... Première datant du 1er Août 2008:

Magazine Première

Première

 

Présentation du magazine Première, par Alexis :

Le magazine Première est un mensuel créé en 1976 par Jean-Pierre Frimbois et Marc Esposito. Cette revue a eu la très bonne idée d’interviewer le cinéaste américain Woody Allen sous l’angle de « Vous n’en avez pas marre Woody ? ». C’était en février 1998, à l’occasion de la sortie de « Harry dans tous ses états ».

Woody Allen
Woody Allen


« Vous n’en avez pas marre Woody ? »

 

Première : Vous n’en avez pas marre de tourner un film tous les ans et quasiment à la même époque ?

Woody Allen : Non, ça m’aide à survivre. Si je ne travaillais pas tous les jours, je passerais mon temps à ruminer et ça me rendrait dépressif et inquiet. Je me réveillerais à trois heures du matin en me demandant quand je vais mourir, quel est le sens de ma vie et pourquoi tant de soucis, vous voyez le genre de trucs. Travailler, c’est comme une thérapie, comme si je fabriquais un panier ou une table, ce dont je suis bien incapable d’ailleurs. Je me lève à sept heures, je fais ma gymnastique, je déjeune et, à huit heures et demie, je suis prêt à écrire. Ca peut durer toute la journée, mais je peux aussi m’arrêter à deux heures de l’après-midi. Après, je fais des courses, je joue de la clarinette, je regarde un match de basket… Si je ne travaillais pas tous les jours, il faudrait alors, pour être productif, que je passe des heures d’affilée à écrire, ce qui est fatigant.

Vous avez toujours des idées ?

Oui. Pendant le travail sur un film qui, disons, dure généralement un an, je profite des pauses pour noter une idée, un petit truc. Ensuite le film est fini et je me retrouve avec cinq idées. J’en prends une pour un film et pendant que je fais le film, j’ai cinq autres idées, ce qui fait neuf, et ainsi de suite.

Vous n’en avez pas marre de la psychanalyse ?

Ca m’aide un peu. Mais pas autant que la science. Si, un jour, on doit comprendre à quoi sert le monde, c’est la science qui nous le dira, pas la religion ou l’art. La science est un truc qui aide vraiment les gens : pensez à la découverte de la pénicilline par exemple, ou à celle de l’air conditionné.

Vous n’en avez pas marre de ne plus tourner dans les films des autres ?

Personne ne me demande de jouer. Ou alors pas très souvent, une fois tous les douze ans (il exagère : Scènes de ménage dans un centre commercial, de Paul Mazursky, date de 90). Parfois, des amis me demandent de jouer une journée, comme Jean-Luc Godard pour King Lear (jamais sorti en salles), ou Stanley Tucci dans son prochain film, Ship of fools. Sinon, personne ne me le demande.

Et si ?

Si je me sens capable de le faire, je le ferai avec plaisir.

Vous n’en avez pas marre de ne pas avoir de gros succès aux États-Unis ?

Non, je me suis résigné. Quoi qu’il arrive, je ferai toujours les mêmes entrées. J’ai fait environ vingt-cinq films et ça n’a pas changé d’un pouce. J’ai un public restreint mais fidèle. La plupart du temps, les critiques sont très gentils avec moi, mais qu’ils soient gentils ou non, ce sont les mêmes gens qui viennent. On a tout essayé : davantage de promotion et de pubs dans les journaux ; avoir des stars comme Goldie Hawn, Julia Roberts, Tim Roth pour Tout le monde dit I love you. Rien ne change.

Tout le monde dit I love you

Affiche du Film Tout le monde dit I love you

Vous avez une explication ?

Je ne sais pas. Ce qui est embêtant, c’est que j’ai sincèrement l’impression qu’un public plus large pourrait trouver mes films drôles et compréhensibles. Aux Etats-Unis, personne ne connaît le cinéma classique, et même si je ne me mets pas dans cette catégorie, c’est le genre de cinéma dont je me sens proche. Les étudiants ne connaissent pas les films de Jean Renoir, d’Orson Welles, de John Ford ou de Vittorio De Sica. Quand j’avais leur âge, aller voir un film de ces metteurs en scène était un évènement extraordinaire. Un film d’Antonioni ou de Truffaut sortait en salles et c’était le bonheur. A l’époque où j’étais étudiant, je serais allé voir un de mes films. « Oh, tiens, un nouveau film de Woody Allen, allons-y ! ».

Vous avez l’impression que le succès que vous rencontrez en Europe et en France vous dessert aux États-Unis ?

La plupart des Américains ne connaissent pas l’Europe. Les films européens n’existent pas aux Etats-Unis. Il n’y a aucun intérêt pour autre chose que ce qui est produit là-bas.

Vous n’en avez pas marre de diriger des stars ?

Je n’ai jamais eu de problèmes avec les grands comédiens. Ils viennent, les rôles ne sont pas très longs et ils jouent très sérieusement. Si j’avais des problèmes, je pourrais les virer sans problèmes, vu que je n’ai pas besoin d’eux pour trouver de l’argent. Ce qui n’est pas le cas pour les gros films. Mais je n’en ai jamais renvoyé un seul. Ils savent qu’on n’a pas beaucoup de moyens et évitent de demander leur propre coiffeuse ou leur professeur de yoga.

Vous pensez que ces grands acteurs veulent tourner avec vous ?

Certains s’en foutent, les autres semblent contents tant qu’on ne leur propose pas dans le même temps un rôle à dix millions de dollars. Dans ces cas-là, ils me téléphonent pour me dire qu’ils font un autre film.

Avec qui voudriez-vous tourner ?

Ceux que je voulais, je les ai eus : Judy Davis, Diane Keaton, Dianne West. J’ai même écrit spécialement pour elles.

Diane Keaton

Diane Keaton et Woody Allen

Seulement des femmes, pas des hommes ?

Les actrices sont faciles. Les hommes plus machos. Et ça se mesure à la taille de leur contrat.

Vous n’en avez pas marre qu’on dise à propos d’un film bavard et new-yorkais : « Tiens, c’est un film à la Woody Allen » ?

Je ne sais même pas à quoi ressemble un film de Woody Allen. Ce qui est sûr, c’est que je parle des gens de New-York ou, en tout cas, de ceux qui habitent dans les grandes villes, Los Angeles, Chicago, Paris. Ce sont des gens qui parlent, qui évoluent dans un certain milieu culturel, qui ont des idées sur beaucoup de choses. Ils se lèvent le matin, déjeunent en lisant le journal et parlent des nouvelles du jour ; ils sont dans la rue et parlent avec les gens qu’ils rencontrent… Je suis exactement dans le même cas que ces gens. New-York est une ville bavarde.

Vous n’en avez pas marre qu’on cherche toujours une part d’autobiographie dans vos films ?

Ah si ! Ca y est, là, vous faites mouche ! Je ne fais pas de films autobiographiques. Certains le sont un peu, d’autres pas du tout. Les critiques ne voient pas le film en tant que tel, ils ne se demandent pas s‘ils l’aiment ou pas, mais cherchent ce qu’il y aurait de personnel dans l’histoire. Quand je filme le hold-up d’une banque dans un film, on me demande combien j’ai volé d’argent.

Si vous n’aimez pas ce genre de situation, il faudrait peut être éviter de jouer dans vos films !

Mais je ne voulais pas jouer dans celui-là ! J’ai demandé à un tas d’acteurs. A Robert De Niro, à Dustin Hoffman, Elliott Gould, Albert Brooks. De Niro et Hoffman étaient en train de tourner, Brooks se disait trop jeune pour le rôle et Gould était occupé au théâtre. Deux semaines avant le tournage, j’ai arrêté de chercher et je me suis dit : « Bon, tant pis, je joue. » J’aurais préféré ne pas le faire, et je ne suis pas dans mon prochain film (Celebrity).

De quoi avez-vous marre ?

Il y a quelques semaines, j’ai eu 62 ans. Ca m’énerve. Je n’aime pas tout ce qu’on dit sur l’expérience de l’âge. J’aurais aimé ne jamais vieillir. Mais je vieillis.

Eric Libiot et Gilles Verdiani



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